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Reportage

Il était une fois, à la lisière de plaques tectoniques, un point chaud directement relié aux entrailles de la Terre. Au rythme des mouvements du plancher océanique, le point chaud éructait, crachotait et lâchait des gaz. Cette activité « borborygmique» engendra un archipel.

Issu du feu des forges de la Terre, le premier volcan s'éleva jusqu'à percer la surface de l'océan. Celui-ci par ses eaux froides figea les roches en fusion. Le combat féroce entre le feu et l'eau sculpta une île. A peine, vit-elle le jour que son odyssée débuta. A une vitesse de 3 à 6 centimètres par an, elle s'éloigna de son lieu d'origine, laissant la place à une petite soeur qui a son tour surgit du fond des océans et suivit son aînée, empruntant le tapis roulant des courants magmatiques.

Tandis que les îles les plus âgées dérivaient vers le sud-est, les naissances se succédaient à l'ouest. En quelques millions d'années, vinrent successivement au monde treize îles soeurs : Genova, Marchena, Pinta, San Cristobal, Española, Santa Maria, Santa Fé, Santa Cruz, Pinta, Rabida, Pinzon, Isabela et Fernandina.

Les dernières nées furent Fernandina et Isabela. Tandis que la cadette est âgée de trente mille ans à peine, Isabela affiche un million d'années. Si Fernandina est une enfant sauvage, trop jeune encore, pour échapper au joug de son volcan afin de laisser la vie s'y développer, Isabela est une jeune adolescente brûlante, dont les cinq volcans se sont soudés pour dessiner un hippocampe géant tapissé d'épaisses forêts où foisonne la vie.

L'ensemble des îles s'articule autour d'une chaîne de volcans reliés à un unique plateau qui s'érige depuis le fond des océans et sur lequel buttent quatre courants océaniques majeurs, dont le courant froid de Humboldt venu du sud, le courant profond et froid de Cornwell venu de l'ouest, le courant chaud de Panama venu du Nord...

Ces terres hostiles, brûlées par le soleil équatorial, où les seules rivières voient couler de la roche en fusion, furent le berceau d'une vie unique. Ici, se développèrent des espèces animales qui n'existent nulle part ailleurs. Nous sommes au royaume de l'endémisme.

Avant de générer un paradis, il faut éteindre le feu de l'enfer et faire régner un climat d'adaptation... d'évolution !

Les doyennes des îles virent, au rythme de leur éloignement du point chaud, leur volcan s'endormir. Exposés aux éléments, ceux-ci s'érodèrent et se laissèrent coloniser par les graines apportées par les oiseaux et les germes transportés par les océans. La première espèce végétale à résister à l'air torride fut le cactus de lave. Aujourd'hui encore les « cactus » confèrent aux rivages un visage austère qui cache un coeur généreux, digne des plus belles forêts équatoriales.

Ainsi vêtues, les îles étaient prêtes à accueillir les premiers habitants. Ceux-ci dérivèrent sur des milliers de kilomètres d'océan. Issus d'un peu partout, y compris des pôles, ils arrivèrent à la nage, par la voie des airs ou embarqués sur des bois flottés. Ils trouvèrent au bout de leur périple sans eau, ni nourriture leur Eden à l'abri des humains.

Les plus anciennes créatures, à profiter de ces terres sorties des abysses, furent les patriarches de notre planète. Ces êtres résilients survécurent à la disparition des dinosaures et surent s'adapter aux innombrables chocs climatiques, tectoniques, volcaniques... Les Geochelone elephantus ont gardé leur apparence préhistorique et ne sont autres que les emblématiques tortues géantes des Galapagos. Par des analyses d'ADN, il a été prouvé que chaque île, voire chaque volcan de l'archipel possède son espèce dévouée. Sept des douze espèces de tortues géantes recensées dans le monde vivent aux Galapagos, dont cinq sur l'unique île d'Isabela.

Leur carapace bombée leur permet de se faufiler dans une nature envahie de végétation sans s'accrocher aux branches. Mais il est une île, où la vie n'est pas un Eden végétal. Española est restée aride. Les tortues n'y trouvent pas leur nourriture à même le sol comme sur les voisines d'Isabela ou de Santa Cruz. Ainsi, leur carapace s'est développée avec un rebord autour du coup pour leur permettre de le tendre au maximum et d'aller chercher leur pitance sur les branches des arbustes. Cette carapace particulière que seules les tortues d'Española ont développée ressemble à une selle de cheval, qui se dit en espagnol « Galapago ».

Voici un nom tout trouvé, pour un archipel ! Mais, ne nous emballons pas, nous ne sommes pas pressés de voir l'homme apparaître !

L'archipel vécut un long répit, à l'abri des regards. Il se développa à son rythme accueillant oiseaux, reptiles, insectes, parmi les mammifères, les seuls à trouver le chemin vers l'archipel furent marins.

Le courant de Cromwell, qui est un courant océanique profond, bute sur les façades sous-marines de l'archipel et fait remonter des nutriments à la surface. Ce phénomène est perceptible à l'oeil nu. De nuit, les minuscules aliments présents dans les profondeurs hadales empruntent l'ascenseur de Cromwell. La plupart de ces êtres minuscules sont phosphorescents. En navigation, ici plus qu'ailleurs, la coque au contact de l'eau s'éclaire de millions de paillettes. Nous avons réellement l'impression de voguer au coeur de la Voie lactée. Outre la beauté du spectacle, ces « lucioles » apportent une nourriture abondante pour les baleines et les rorquals. Les eaux des Galapagos sont par la présence de nourriture abondante, très poissonneuses. Plus de 500 espèces de poissons ont été recensées. De quoi allécher de plus gros prédateurs tels les lions de mer, les cachalots, les dauphins, les requins...

En raison de la situation de l'archipel au confluent des quatre courants les plus complexes du Pacifique, des espèces venues des antipodes y élurent domicile. Il en est ainsi des lions de mer. Il existe aux Galapagos deux espèces d'otaries, l'une venue de Californie, l'autre venue des confins des océans subantarctiques.

L'otarie venue de Californie est la plus grande des espèces des Galapagos, surtout présente dans les îles du Nord. Bien représentée sur San Cristobal et Santa Cruz où elle fait sa loi, parfois de manière agressive sur tous les bateaux.

Nous n'avons pas fréquenté la lignée californienne et nous avons accueilli à notre bord, les « demoiselles à moustaches» aux moeurs bien plus sympathiques que sont les otaries australes à fourrure. Elles quittèrent, il y a déjà plusieurs milliers d'années, leur berceau initial et parcoururent plus de 8500 km pour s'installer sur les rives équatoriales de ces îles au sang chaud, mais baignées d'eaux froides.

Parmi les plus désireux de partager le festin océanique, le pingouin est l'animal que l'on attend le moins dans ces parages équatoriaux. Cet ancêtre des oiseaux a parcouru plus de 14000 km depuis l'extrême nord des océans pour se repaître des poissons des Galapagos et créer sa propre espèce.

Pendant plusieurs millions d'années, l'océan qui entoure les Galapagos fut un monde féérique qui foisonnait de vie et tout ce monde animal vivait sans la moindre crainte de l'homme qu'il ne connaissait pas.

A terre, les espèces endémiques ne sont pas très variées, elles sont néanmoins particulières. Outre les tortues géantes, la gent ailée compte de nombreux participants, dont les treize espèces de pinsons de Darwin et les moqueurs qui lui ont inspiré sa célèbre théorie.

Côté oiseaux pélagiques, nous connaissions déjà les fous à pattes rouges (rencontrés aux Aves) et découvrons les fous à pieds bleus. Ils sont extraordinaires. La couleur de leurs pattes est si irréelle, qu'on penserait qu'elles ont été baignées dans un pot de peinture. Cousin des fous, le cormoran aptère se sent si bien aux Galapagos, qu'au cours de son installation, il a quitté son statut d'oiseau volant pour embrasser la carrière de nageur olympique. Ses ailes atrophiées le rivent au sol, mais lui permettent d'excellentes parties de pêche.

Dans le ciel des Galapagos rôdent des oiseaux nantis de funestes desseins.

Les rapaces terriens et marins ainsi que les frégates sont des prédateurs redoutables pour les oiseaux plus petits, tels que les océanites. Oiseau pélagique de la taille d'une hirondelle, il paraît si fragile qu'on se demande comment il survit au large. Il doit sa survie à sa vélocité. Sa méthode de pêche est un spectacle inouï. Sans doute "La Genèse" s'en est inspirée pour décrire son épopée(!) car l'océanite marche sur l'eau. Elle piétine la surface de ses pattes délicates et y déniche, d'un bec agile, de minuscules poissons et mollusques.

Le tableau du bêtisier des Galapagos ne serait pas complet sans les iguanes et les lézards. Sous leurs moeurs terriennes, les plus petits du groupe se parent de couleurs extraordinaires et se sont spécialisés dans le nettoyage de l'otarie. Agiles et vifs, ils capturent les mouches et autres insectes qui dérangent nos « filles à moustaches» pendant la sieste.

Dans les animaux nettoyeurs, le grapse (Grapsus grapsus) tient son rôle à coeur. Sans trop de gêne, il grimpe à l'assaut des corps inertes des iguanes et entreprend des toilettes exhaustives de leur peau. Pensant à ma répulsion innée pour les reptiles, j'oubliais presque de vous dire que c'est un crabe, rouge vif, qui lui aussi ne se trouve qu'ici aux Galapagos. Il est particulièrement abondant. Ainsi, voici nos iguanes tout propres qui pointent leur hideur. L'espèce terrienne n'a rien à envier à son collègue marin sur le plan de l'apparence.

Bon Dieu qu'ils sont laids!

Mais particulièrement bien adaptés à leur milieu.

Leur aspect se marie si bien avec la roche volcanique qu'ils se confondent au rivage. Les iguanes marins des Galapagos sont les seuls « lézards » au monde à avoir adopté l'élément océanique. Ces dragons ne crachent pas de feu, mais de l'eau salée. Ils éternuent et expectorent par leurs narines le surplus de sel emmagasiné dans leur corps lors de leurs plongées sur les pâturages océaniques où ils se nourrissent d'algues vertes. Les espèces terriennes se nourrissent, quant à elles, de feuilles de cactus, et croquent ces dernières faisant fi de leurs longues... très longues épines(!) savourant à pleines dents la chair étonnamment juteuse des figuiers de barbarie.

Chaque animal arrivé dans l'archipel n'a pu survivre qu'en s'adaptant. Leur corps, leurs organes ont évolué en fonction de ce milieu qui au départ ne leur offrait rien d'autre qu'une terre hostile, faite de pierres noires calcinées par le soleil. L'acclimatation des espèces a fait d'eux des êtres uniques au monde, différenciés génétiquement des lointains ancêtres qui avaient préalablement débarqué dans l'archipel.

Tout comme les animaux, l'homme arriva par hasard dans l'archipel. Le navire, qui emmenait, au mois de mars 1535, l'archevêque du Panama vers le Pérou, s'embourba dans les calmes du pot au noir. Emprisonné dans les courants, il trouva au bout de son étrave un lot d'îles ignorées de l'humanité. Tomas de Berlanga prit possession de ces nouveaux territoires au nom de Charles Quint, mais il en fit une description si luciférienne qu'aucun conquistador n'eut l'idée d'y implanter une colonie.

Si ces premiers hommes n'eurent pas le temps de spolier l'archipel, la deuxième vague d'humains fut prédatrice. Les pirates qui sévissaient le long des côtes des Amériques en quête des galions chargés d'or surnommèrent l'archipel « islas encantadas». Les îles enchantées ou îles fantômes qui apparaissaient et disparaissaient au gré des courants et des brouillards. Ils se servirent de ces territoires comme de garde-manger. En 200 ans 200 000 tortues furent exterminées. Les hommes ne se contentèrent pas de piller le trésor faunique, ils importèrent des animaux nuisibles : rats, insectes, bovins, chèvres, cochons, ânes, chiens, chats.

L'archipel qui survécut aux affres magmatiques, aux soubresauts tectoniques et aux bouleversements climatiques dépérit sous le joug de ce bipède plus petit qu'un cactus.

Au bout de trois siècles de saccage aveugle, un homme débarque et change notre vision du monde. En 1836, Charles Darwin a 26 ans, après un séjour de cinq semaines aux Galapagos, il étaye les prémices d'un comportement plus respectueux de l'homme vis-à-vis de son environnement. En découvrant le caractère unique de ces îles, l'endémisme de leur faune et de leur flore, il en déduit la capacité évolutive des espèces. Ses théories bouleverseront à jamais notre compréhension du monde.

Il faut néanmoins attendre encore 123 ans avant qu'une prise de conscience timide naisse dans l'esprit des hommes. Le gouvernement de l'Ecuador déclare 97 % du territoire des Galapagos, en tant que Parc national protégé. En 1988, une zone de 133 000 kilomètres carrés devient réserve maritime. Sur le papier, tous les animaux endémiques sont désormais protégés.

Il est grand temps de se réveiller, certaines espèces ont déjà complètement disparu. Extinctions dues, soit à l'action prédatrice des hommes, soit aux ravages commis par les espèces indésirables importées.

Des plans drastiques de sauvegarde de l'environnement se mettent en place. Certaines solutions sont radicales et onéreuses. Par exemple, pour réduire, voire éliminer la population de chèvres qui désertifiaient les îles, les organisations de défense de l'environnement font appel à des chasseurs australiens. Ceux-ci utilisent des hélicoptères, ils repèrent les troupeaux et éliminent un maximum de têtes depuis les airs. Aujourd'hui, la végétation reprend vigueur et les tortues retrouvent une alimentation facilement disponible.

Les conséquences de l'ignorance et de l'inconscience faillirent coûter la vie à tout l'écosystème. Le caractère endémique de la faune rend définitive toute extinction. Impossible de réintroduire un couple venu d'ailleurs pour relancer l'espèce, il n'y en a pas! Il faut s'atteler à préserver tout ce qui est encore vivant.

Depuis quelques années la volonté des hommes n'est plus destructrice... Elle se met au service de la nature. Si l'activité prédatrice a cessé, l'archipel doit aujourd'hui faire face à une nouvelle menace. Les Galapagos, par leur statut spécial décerné par l'UNESCO, attirent chaque année plus de monde. Pour répondre aux chants des sirènes du tourisme, la population a gonflé sensiblement. Entre 1970 et 2010, elle est passée de 2000 à 30 000 personnes résidentes. Des ponts aériens et maritimes de denrées se sont établis. Avec eux, l'importation d'indésirables se poursuit et la maladresse ou la négligence des visiteurs de passage influencent l'écosystème.

Le défi pour le gouvernement de l'Ecuador est grand.

Il est à la lisière entre deux évolutions. L'une, mercantile, mettrait un peu plus en péril cette nature fragile; l'autre, bienveillante, irait dans le sens de sa préservation. Par les efforts déployés afin de sauver la faune et la flore, gageons que les Galapagos deviennent un laboratoire dont les expériences futures soient fructueuses et qu'elles inspirent le reste de la planète autant que les théories de Darwin ont influencé notre vision du monde.

© Droits réservés 2010 : etoiledelune.net | Mis en page par Dominique - Texte de Nathalie - Informations mises à jour en Avril 2010