Message 79 – écrit en août 2009
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Position de L'Etoile de Lune : A-B-C
Position équipage : Québec (2)

Québec, comme dans « les vues ! »

"Entre la terre et les hommes, il s'établit comme un lien indissoluble, car elle et lui ont travaillé et produit en commun. Les sueurs de l'homme servant à féconder la terre et tous deux se nourrissant tour à tour l'un de l'autre" Arthur Buies, Le Saguenay, 1896


Votre courrier concernant le message 78
Merci à tous pour vos réactions. Nos amis québécois ont beaucoup réagi, les petits mots gentils se sont multipliés dans notre boîte à mails. Nos amis français ont, de leur côté, apprécié le petit lexique des expressions québécoises et en redemandent. Nous avons aussi eu droit à des requêtes immobilières... Ha ! Ce mythe de la cabane au Canada n'est pas près de s'éteindre !!!


Infos à propos du site etoiledelune.net
Le dossier sur le Québec se construit. Des articles de fond sont disponibles tels : l'histoire, le climat, la géologie, la faune, la flore...

Pour compléter ce message et prolonger la visite, nous vous invitons à visionner nos vidéos. Retrouvez les sujets suivants :
Le chanteur de Percé
Le rendez-vous des baleines du fleuve


Suppléments du mois :
Lexique sur le Québec (leçon 2)
Photo du mois : ATTENTION CHUTE DE GLACES


Résumé :
Suite de notre voyage au Québec. Nos amis nous entraînent au pays des merveilles, nous y côtoyons baleines, oursons, orignaux, castors, phoques, fous de Bassan, pingouins... Une faune présente à chaque recoin de ce voyage de Tadoussac jusqu'au nord de la Gaspésie. Embarquez avec nous pour la visite en grandeur nature !

Bonjour,
Après l'île aux Coudres, avec nos amis, Louise et André, nous retournons sur la Rive-Nord. Nous traversons Charlevoix du Sud vers le Nord sur les bords du fleuve. Le paysage en encorbellement ne me donne qu'une envie : gravir à perdre haleine les nervures qui sillonnent la montagne. Sur les pentes du plateau laurentien, les villages ricochent et s'interpellent en une polychromie de maisons pour lesquelles je « tombe en amour» ! Des couleurs, des festons de bois sculptés, des galeries ombragées, des jardins proprets, une allure... du charme... Il règne, dans ces villages, une atmosphère "D'autant en emporte le vent".

Au détour de la route, la ville de La Malbaie prend, sous l'égide du Manoir Richelieu, de grands airs. La bâtisse toise du haut de son architecture magistrale le Saint-Laurent. Au début du vingtième siècle, entre Québec et Tadoussac, les touristes ne voyageaient que par bateau. C'était la grande vague des « bateaux blancs ». Les dames et les messieurs bien mis débarquaient sur les quais de La Malbaie. Pour les accueillir, la compagnie « Canada Steamship Line » et « The Richelieu and Ontario Navigation » ont érigé un hôtel de grand luxe. Les visiteurs peuvent encore à ce jour, se pavaner à l'envi dans les allées d'un jardin qui s'étagent en guirlandes de fleurs vers le fleuve. Tout à côté du manoir, un casino au style enrichi de tourelles et de toits pointus, est du plus bel effet au creux de ses parterres soignés.

Il est temps de quitter le faste des années à ombrelles, partant de ce village huppé, nous voltigeons d'un village à l'autre de Charlevoix. Chacun reste encore aujourd'hui marqué par l'activité navale d'antan. Nous cheminons jusqu'à ce que la route s'arrête. Nous sommes à la jonction entre le Saguenay et le Saint-Laurent. Une falaise tombe à pic dans un fjord sinueux, il faut continuer notre voyage par bateau. La lumière à contre-jour allume des milliers d'étoiles sur le fleuve. Nous sommes au pays des merveilles, nous arrivons à Tadoussac.

Tadoussac, un autre endroit mythique du Québec.

Né d'un mariage d'amour entre le Saint-Laurent et le Saguenay, Tadoussac se presse contre les pentes du plateau de roches granitiques du bouclier laurentien. Le paysage puise sa force dans la combinaison des éléments. La roche et l'eau s'immiscent dans un enchevêtrement de courbes ou la végétation se dépêche de profiter des beaux jours. Aux portes du fleuve, le Saguenay me fait l'effet d'un pays de Highlanders. Je m'attends à chaque instant à voir surgir un monstre mi-terrestre, mi-marin des eaux anthracite qui bouillonnent sous l'effet du courant.

Tadoussac est indissociable de son célèbre hôtel. Inspiré par les besoins touristiques du début du vingtième siècle, lui aussi a été commandé par les transports maritimes. Sans tutoyer les nuages comme son homologue, le manoir Richelieu, il trace une longue ligne rouge et blanche au bord du littoral. Il ne se fond pas dans la nature. Il est là, présent et pourtant il ne défigure en rien le paysage. Mieux, il le souligne. Ses proportions épousent l'arc de cercle de la baie. Comme un point pour finir une phrase parfaite, une chapelle rouge et blanche surveille la marée du fleuve. Son clocher est là, fidèle depuis 1880. Sa peinture fraîche lui donne des airs de jeune première, elle est, pourtant, la plus ancienne chapelle de bois du Québec.

Le village attend ses touristes, ils se font rares. Nous trouvons avec peine de quoi manger. Mais... au détour d'une rue, le Restaurant « Le Bateau» (cela s'imposait!) nous fait de l'oeil. Il offre un buffet de spécialités québécoises : bines au lard, tourtière du lac Saint Jean. Et la fameuse tarte au vinaigre. L'ancêtre de l'hôtesse du restaurant aimait la tarte au citron. Un luxe inabordable. Vous pensez... Les conditions climatiques ne permettent pas la culture d'agrumes. Et puis, le village n'est accessible que par bateau. Jusqu'à il y a peu de temps, il était totalement privé de toute communication pendant les longs mois d'hiver. C'est pourquoi l'aïeule de notre hôtesse eut l'idée de changer le citron qui lui faisait défaut par du vinaigre.
Et cette tarte, me demandez-vous?
Goût surprenant, mais pas mauvais, quand on oublie la vraie tarte au citron ! A la sortie du restaurant, un accordéoniste bat la mesure d'une semelle déterminée. Le plancher en bois résonne, le soleil se couche et salue l'artiste de ses derniers rayons. Le ciel est serein, l'air pur. Si pur que sa simple évocation éveille en moi, la magie de cet ailleurs.

Au lendemain au réveil, je consulte le programme concocté par Louise et André. Il est écrit : « expédition aux baleines bleues (30m/130 tonnes), rorqual et fjord du Saguenay (3 heures en Zodiac _ Croisières AML)». Les baleines savent-elles qu'elles sont prévues au programme ? Ont-elles reçu un bristol disant que nous les espérons ?

Le soleil est au rendez-vous. Le Saint-Laurent reflète l'azur, la brise est légère, un petit fond d'air frais nous titille le bout du nez. Nous arrivons au bureau des inscriptions. Les gentilles hôtesses nous conseillent de nous habiller chaudement. Je porte un damart, une petite laine, deux polaires, un coupe-vent et elles rajoutent par dessus, une salopette de navigateur et une surveste. Me voici prête à affronter la Lune. Je ne peux plus m'asseoir tant je suis engoncée dans mes vêtements. Nous embarquons dans un gros Zodiac et... en avant ! A fond les manettes vers l'aventure ! Notre guide, Nicolas dit qu'il ne lâchera pas prise tant qu'il n'aura pas vu LA grosse baleine !

A plus de vingt noeuds de vitesse, il nous emmène au beau milieu du fleuve à une distance de plus de 50 kilomètres de Tadoussac. Sur la route, quelques têtes de phoques sortent de l'eau. Elles semblent dire :
« Tu es qui toi? D'où tu viens toi ? »
Les phoques sortent jusqu'à mi-corps, fantomatiques sur une eau plate. MAGIQUE ! A perte de vue, le fleuve est là, calme, si calme ! Ces conditions inespérées nous permettent de découvrir ces gentilles bêtes curieuses, ainsi que plusieurs groupes de bélugas.

Apparition chimérique, la texture de leur peau me fascine. Loin de cette peau luisante des baleines ou des dauphins, elle est mate, de loin nous imaginons qu'il reste en ce printemps des bloques de glaces à la dérive. Les bélugas sont les seules baleines qui vivent à l'année dans la région. Ils sont en voie de disparition. La pollution invisible, mais bien là, infecte peu à peu la population de baleines blanches. Le béluga est en fin de chaîne alimentaire. La chaîne se constitue comme suit : le krill se nourrit de plancton, il est mangé par la morue, elle-même mangée par l'anguille qui elle est mangée par le béluga. En fin de vie un béluga sera, par bio-accumulation, 2400 fois plus affecté par la pollution que le krill. Tout cela donne à réfléchir. Que faire ? Sinon s'alarmer. Que dire ? Sinon avoir envie de crier très fort et tous ensemble pour que les industries en amont du fleuve arrêtent de polluer le Saint-Laurent. Des industries, pour la plupart américaines, qui ne semblent pas encore avoir compris l'impact de leur inconscience ?

Nous poursuivons notre quête à la baleine. Nous tournicotons au beau milieu du fleuve à la recherche d'un jet d'écume de huit mètres de haut. Nicolas tient bon, il n'écoute pas les plaintes de l'équipage. Nous sommes transis de froid. Mais, le Saint-Laurent « le vaut bien». Chaque année, ces grandes voyageuses viennent des mers chaudes où la nourriture est peu abondante, pour refaire leur réserve alimentaire, ici dans les eaux riches en planctons. Les baleines commencent leur migration au printemps. La saison bat son plein en fin d'été. Le plus gros de la population sera là dès le mois d'août. Nous savons qu'il faut beaucoup de chance. Mais Nicolas y croit, il zigzague et fait gîter son Zodiac pour remettre de l'ordre dans les troupes qui s'agitent et bougonnent...
Pfppfffppffp!
Il est là!
INCROYABLE! Ce géant des océans reste en surface, il ondule et fait jaillir son souffle, son aileron dorsal épouse le clapot. Il est là! Nicolas travaille depuis onze ans avec les baleines, il reconnaît cet individu:
"C'est Perroquet, l'aileron est rongé, c'est bien lui! C'est un rorqual commun ! Il vient d'arriver. Car, la semaine dernière, nous 'avions observé qu'une grande baleine..."

Le rorqual commun vit jusqu'à 80 ans. Avec ses 25 mètres de long et ses 45 tonnes, c'est la deuxième plus grosse baleine au monde. Nous la suivons un moment. A croire qu'elle pose. Perroquet finit par sonder... Elle disparaît nous laissant seuls, scrutant l'eau lisse, croyant au mirage...

Nicolas s'écrie, un autre aileron apparaît :
« C'est Capitaine Crochet ! Elle vient depuis 1994!»

Il se demande si elle vient avec son bébé? Pas le temps de finir la question, Bébé, sort tout à côté de sa mère. Ils sont si proches que je loupe un superbe cliché. Mais alors... si la photo est ratée, je vous le dis, moi dans ma tête j'ai incrusté le plus beau, le plus tendre spectacle que la nature m'ait offert jusqu'à ce jour. J'en ai le frisson dans les bras et l'échine en vous l'écrivant. C'est un pur bonheur. La mémoire est le plus bel album photo que l'on puisse posséder. Et si je peux par ces quelques mots vous transmettre une once de mon émotion, ce sera gagné! Rassurez-vous, Dom, lui, n'a pas perdu les pédales, il vous a fait une vidéo qu'il partage avec vous.

Nous passons deux heures trente au milieu des baleines, des bélugas et des phoques. Puis, les moteurs puissants du Zodiac nous ramènent vers la Rive-Nord. Nous pénétrons dans le fjord du Saguenay. Un bras de mer qui se faufile entre des escarpes tapissées de végétation. Le Saguenay s'enfonce à perte de vue dans le continent. Une plaque de glace, dernière survivante de l'hiver s'accroche aux versants de pierre. Un petit rorqual joue avec le Zodiac et nous mène jusqu'à une cascade vertigineuse.

Nous avons eu de la chance, le temps était de la partie, le guide était passionné et sincèrement je n'ai jamais, en trois grosses heures, vécu à la fois le rire, l'émotion, la découverte et la rencontre avec tant d'animaux marins.

Pour mieux souligner la chance que nous avons, dès que nous posons le pied sur le quai, le ciel s'assombrit, le fleuve se réveille. Et le traversier que nous devons prendre à Forestville pour traverser le fleuve vers Rimouski hésite à partir. Le temps est limite pour ses capacités. Nous sommes de trop bonne humeur pour nous attarder aux caprices du vent. Le capitaine décide de partir. Au moment de larguer les amarres, André me nargue devant tous les fiers-à-bras qui ont embarqué avec nous :
« Alors, Nathalie, verras-tu encore de grosses baleines sur ce trajet-ci ».
« Bien sûr!»
En choeur, les habitués me lancent de gros rires moqueurs :
« Des baleines ? Ici ? Ça fait 20 ans que je traverse, je n'en ai jamais vues à ce niveau du fleuve. »
Cet homme n'avait pas fini sa phrase, que Dom repère un rorqual à bosse, qui saute hors de l'eau de tout son long et retombe dans une gerbe d'écume. Ces baleines sont spécialistes des sauts. Longues de 13 mètres, d'un poids moyen de 25 tonnes, elles jaillissent entièrement hors de l'eau. L'équipage a raté le saut, tout le monde scrute la mer. Elle revient et longe le catamaran. Sans faiblir, elle s'élance à nouveau. Sur un temps record, j'ai compté pas moins de 15 sauts. A la fin de la croisière, les marins me serraient la main, disant que je leur avais porté chance...

Mais non, mais non... C'est tout le Québec qui me porte chance!
En une seule journée, nous aurons pu observer sept géants des mers. C'est tout bonnement inoubliable et féérique !

Attendez... ce n'est pas fini !

Sur la Rive-Sud du fleuve, nous pénétrons en Gaspésie, terre ou tout finit selon un terme amérindien. Terre où tout commence selon JC. Lisez, de grâce Jacques Cartier ! Il vint y poser sa première croix, prenant ainsi possession du Canada au nom de la France il y a 475 ans. Mais le côté mythique de la Gaspésie n'a rien à voir avec cette croix qui n'a rien d'extraordinaire. Non, les Indiens avaient raison, il règne sur cette côte une sensation de bout du monde. La chaîne des Appalaches qui débute à 2400 kilomètres, en Alabama, se finit au bout de la Gaspésie. Au cap Gaspé, des falaises plongent dans l'eau glaciale de l'estuaire. Une polychromie de roches brille dans les strates abruptes. La végétation s'accroche aux pentes acérées, elle abrite une variété incomparable d'oiseaux pélagiques et migrateurs qui viennent nicher dès le printemps. Ceux-ci s'ébattent en toute liberté dans des espaces protégés.

La Gaspésie et plus généralement tout le Québec sont jalonnés de réserves et de parcs. Ce sont des espaces immenses, protégés par des lois écologiques, où personne ne peut s'installer et bâtir n'importe quoi afin que la faune et la flore demeurent libres sur de vastes territoires. Ces réserves sont l'occasion de voir en liberté un grand nombre d'animaux. Mais parfois le hasard (ou la chance !) nous permet de rencontrer un spécimen en pleine ville.

A Matane, alors qu'un vieux monsieur, Jules Bernier, nous fait visiter les échelles à saumon, il nous dévoile la cachette d'un castor. Il est couché sur sa queue, sur un lit de feuilles de pissenlit. Il attend de trouver le passage. Il est bloqué dans sa progression en plein centre urbain par le barrage de Matane. Voilà que le maître incontesté de la digue fluviale se trouve éberlué devant l'oeuvre de son concurrent à deux pattes! Heureusement, si certains hommes contrecarrent ses plans, d'autres l'aident et il sera emmené hors de la ville, dans la montagne où il pourra s'adonner à son instinct constructeur. Le castor est l'emblème du Canada et se retrouve estampillé sur une pièce de monnaie.

Saviez-vous qu'une famille de castor qui comprend quatre individus consomme annuellement 778 arbres ? En milieu naturel, le castor construit une hutte en forme de dôme à l'aide de boue et de troncs de jeunes arbres (bouleaux blancs, aulnes, saules, érables à épis, peupliers baumiers et faux-trembles). Au sommet, il pratique une ouverture pour l'aération. La pièce centrale fait un mètre cinquante de diamètre, pour un mètre de hauteur. La porte est sous l'eau. A proximité de la hutte et souvent au sein même du barrage, il se constitue un baluchon avec sa réserve de nourriture (branches, écorces et ramilles). Pas si bête!

Malgré le temps qui fait grise mine, nous poursuivons nos visites d'un rythme soutenu. Et nous voici à l'entrée de la réserve faunique de Matane. Je jubile... Je vais enfin voir ces drôles de bêtes que sont les orignaux. Mi-âne, mi-cervidé, ce grand animal est chassé pour sa viande. A l'entrée du parc, l'hôtesse se désole. Nous nous présentons aux mauvaises heures. Les orignaux ne se montrent que très tôt le matin ou très tard le soir. Il est 14 heures.

Nous nous consolons en profitant d'un paysage superbe. La rivière Matane s'entortille au gré du relief. Les monts se succèdent et déclinent les verts printaniers. Au détour de la route, nous découvrons d'anciens édifices que sont les ponts couverts. Un charme, une allure... un rêve de pont. Il n'en reste que quelques-uns. Pourvu que les habitants en prennent soin! Au lac Matane, la brume pèse sur la forêt. Les conifères dessinent des ombres fantomatiques sur l'eau anthracite. Des cabanes en bois rond, perdues au milieu d'une nature gigantesque, attendent l'été dans un silence lourd.

Et puis, sur le chemin, contre toute attente, nous croisons le regard d'un jeune orignal. Il prend son temps, il traverse la route. Il s'arrête à notre hauteur dans les fourrés et nous hume tranquillement. Il sera la dernière apparition de cette journée, car le rideau tombe et nous enrobe d'une brume froide et humide. Notre progression jusqu'au cap des Rosiers est laborieuse.

Demain sera un autre jour... le soleil y sera.

En effet, beau soleil au matin, pour découvrir ce que nos yeux ne voyaient pas la veille. Nous sommes aux portes du parc Forillon en Gaspésie. Il aurait été dommage que la brume continue à nous rendre aveugles.

A Cap-des-Rosiers, le plus haut phare du Canada sort franc, beau et net sur fond de ciel bleu, dominant une mer sauvage et des falaises anthracite. Sur le promontoire rocheux du cap Bon Ami, une marmotte sort de son trou. Elle fait sa petite timide et disparaît dans les hautes herbes. Puis, elle se ravise, elle joue à s'approcher et à s'éloigner de moi. Une petite coquine, très poseuse !

Dans le parc Forillon, nous découvrons les yourtes, habitats originaires de Mongolie. Dans ce décor, ils trouvent leur place et surtout leur utilité dans un climat lunatique. Au détour d'un chemin, un ours brun adolescent fuit devant nous. Il se réfugie en lisière de forêt. Sous les branches, il pense pouvoir nous espionner sans que nous ne le voyions... Hé, hé... trop gros pour la branche! Nous le débusquons de notre objectif. Mais ne voulant pas le perturber plus longtemps dans sa quête de nourriture, nous nous éclipsons sur la pointe des pieds. A quelques pas de cette bête déjà bien grosse, un ourson est en bordure de chemin. Loin de l'effrayer, nous l'intriguons. Il mâchouille une herbe, et laisse s'échapper un bout de verdure au coin de la lèvre. Il est si mignon... Nous n'oublions pas que sa mère doit être aux aguets pas très loin et elle est certainement bien moins adorable que ce beau nounours qui nous attendrit et nous arrache des "Ho! Qu'il est chou!"

Enfin, la pluie cesse et nous pouvons au coeur de la Gaspésie, nous prendre pour des coureurs des bois. Louise nous montre un conifère typique de la région: la pruche. Il cache une superbe cascade. Nous sommes seuls dans une forêt magistrale. Nous ne pouvons être qu'admiratifs face au respect des randonneurs. Tout est propre, il ne traîne rien. Des poubelles spéciales ont été conçues dans les zones fréquentées pour les ours. Afin que ceux-ci restent sauvages et n'aient pas la mauvaise idée d'aller se servir aux rebuts des hommes, les ouvertures nécessitent plusieurs manipulations, impossible à l'ours opportuniste d'accéder à leur contenu. Tout est conçu et pensé afin de préserver l'équilibre naturel.

L'Organisation des Nations unies a défini que la Gaspésie était l'un des endroits les moins pollués de la planète. Un bastion où la nature est reine. Il ne traîne nulle part le moindre papier ou le moindre plastique. Moi j'aime ça !

Dans la zone sud du parc Forillon, nous visitons des vestiges de villages qui existaient avant que le parc n'exproprie tous les habitants de la région en 1970. Quelques maisons ont été laissées en témoins de l'époque comprise entre 1840 et 1920. Il y a notamment le magasin général Hyman et la maison Blanchette. Tous deux me font penser à ce feuilleton : « la petite maison dans la praire ». A la pointe de Gaspésie le Magasin Hyman, joue le rôle du magasin des Holson. Le patron bâtissait sa fortune sur la dette des pêcheurs de morue. Il prêtait en début de saison le matériel nécessaire à leur travail et se payait sur la quantité de morues pêchées. Gare à celui qui ne pouvait honorer ses créances ! Une vie rude où le climat n'aidait personne.

La maison Blanchette ressemble à s'y méprendre à celle des Engals du même feuilleton. L'atmosphère intérieure nous replace avec la reconstitution du mobilier et l'habillement de nos hôtesses dans le contexte des années 1920.Nous revivons l'intimité d'une famille qui n'était pas riche, mais qui s'en sortait plutôt mieux que les autres, car elle avait compris que le système de prêt était un engrenage dont les pêcheurs ne sortaient jamais vainqueurs. Ils vivaient en autonomie presque totale. Ils fabriquaient eux-mêmes leurs meubles, pourvoyaient aux besoins de la famille en travaillant dur, en pêchant, en chassant et en utilisant toutes les ressources de la nature autour d'eux.

Une belle leçon de vie!

Avant de vous quitter, il nous reste à visiter en Gaspésie l'incontournable village de Percé. Il nous offre la mauvaise surprise d'être plongé dans la brume. Elle est tombée peu avant que nous arrivions. J'avais tant rêvé de voir le Rocher Percé. Mais, il ne veut pas de nous ! Nous sommes au pied du quai et nous n'en voyons pas le bout. Nous sommes sur la plage et nous ne voyons pas la mer. Nous sommes au bord de la maison des pêcheurs nous n'en voyons pas le toit. Pour la première fois dans ce voyage, je me sens déçue. Si la pluie de ces derniers jours ne nous a pas découragés, la brume d'aujourd'hui me cache l'une des curiosités que j'attendais le plus.

Un chanteur de rue, Sylvain Lefebvre, gratte sa guitare. Il chante Félix Leclerc. Il attire la sympathie, il déride notre petit groupe, il appelle le soleil d'une chanson qui chasse la brume. A son contact, nous reprenons le goût de la découverte et nous nous inscrivons pour un tour en bateau.

Avant d'embarquer, j'empile mes légendaires couches de polaires, les unes sur les autres. A l'approche du célèbre rocher, nous le distinguons... à peine. C'est mieux que rien du tout. Je me console en regardant les fous de Bassan plonger derrière le bateau. Il y a des pingouins aussi. Une baleine nous fait un clin de nageoire et sonde à un mètre de nous, des phoques perdus dans la brume sortent le museau de l'eau. Nous débarquons sur l'île de Bonneaventure. Et là...

Là...

Le ciel se déchire, d'un seul coup, le bleu vient à nous. Le beau bleu du Québec, aussi franc que son bel étendard fleurdelisé. Nous atterrissons dans le village ancestral des pêcheurs à la morue. Du haut de l'île de Bonaventure, la magie du Rocher Percé et du cap Blanc nous apparaît, magnifique, majestueux, incomparable paysage où se découpe la masse rouge sur fond d'azur. Sur l'île, nous partons pour une randonnée qui nous fait enlever nos pelures de vêtements. Nous traversons l'île pour rejoindre la plus grande colonie de fous de Bassan au monde. Ils sont des milliers à quelques mètres de nous. Séparés des touristes par un cordon de chanvre, chacun dans son camp. Curieusement les fous restent de leur côté et les touristes un peu voyeurs les scrutent de leurs objectifs. Sans aucune pudeur, ils se livrent devant nous à la fabrication des futurs petits fous. Les couples sont formés pour la vie. Leur parade amoureuse révèle toute leur fierté d'être fou. Ils se frottent le bec l'un contre l'autre et lèvent la tête haute et pédante. Se donnant des airs de noblesse... Quelle parade des « z'amours » !

Retour à Percé. Il est temps d'aller à Chandler, pour aller prendre le traversier vers les îles de la Madeleine.

Mais, pour en savourer toute la splendeur, il vous faudra attendre le prochain message...
A suivre...
Toute notre amitié marine
Nat et Dom de L'Etoile de Lune


Les expressions québécoises

Une petite erreur s'est glissée dans mon lexique du message 78. Je vous disais fièrement qu'une « Stime all dressed était un hamburger à la vapeur avec tous les condiments. » Nos amis m'ont gentiment écrit la petite correction qu'il convient : « ce n'est pas un hamburger, mais un chien chaud !»

A présent que mon erreur est avouée, passons à la leçon suivante. J'espère que mes professeurs seront satisfaits de leur élève?

Avant toute chose, il vous faut retenir quatre expressions qui teintent le langage de cette touche inimitable :
« ça n'a pas de bon sens »
« ça n'a pas d'allure »
« c'est de valeur »
« ça prend »

Les deux premières tombent sous le sens, et sont si justes qu'elles devraient rapidement devenir en vogue dans tous les pays francophones! Ça n'a pas d'allure que de rester avec nos vieilles expressions qui ont beaucoup moins de sens!

« C'est de valeur » veut tout simplement dire c'est dommage !
« C'est de valeur, il pleut... Ça n'a pas de bon sens ce climat !»

"Ça prend » équivaut à notre « il faudrait », mais beaucoup moins précautionneux. "Ça prend un bon marteau pour réparer un ordinateur niaiseux ! »

Le niaiseux, la niaiseuse sont des maladroits, des empêcheurs de tourner en rond.
Tout peut être niaiseux : votre voisin, votre belle-mère (mais ça faut pas le lui dire...), une voiture, une vis... en bref tout ce qui vous porte sur le gros nerf !
« Une maudite vis qui foire est niaiseuse ».
« Un voisin qui vous magane les oreilles avec sa maudite musique est tellement niaiseux qu'il en devient tannant et que vous êtes pas loin de capoter".

Oups, là nous allons un peu vite!

Maganer
Terme amérindien. La magane était une lanière de cuir, qui passait sur le front des Indiennes et qui leur permettait de maintenir un sac sur le dos pour transporter leur bébé. Je suppose que ce poids constamment porté devait leur maganer le dos. Depuis, tout peut se maganer: les oreilles, le dos, les jambes, la voix, une machine, une porte... et
« on maganera sa voiture sur une route niaiseuse »

Achaler quelqu'un, c'est l'ennuyer. Celui qui achale trop devient tannant !

Tanné, tannant...
« Chus tanné » : je suis fatigué.
« Chus tanné de le voir ». Synonyme : « il me court sur le gros nerf »
« Toi, là que tu es donc tannant avec tes chants grégoriens... Tu penses que tu chantes juste et ça fait comme si tu t'étais pogné le doigt dans une poulie »

Pogner...
Là, c'est un gros morceau à prendre!
« Se faire pogner par le fisc », ça fait en général très mal !
« Il s'est fait pogné par une maudite fille... " Là aussi ça peut faire très mal !

Maudit et en maudit... sont des expressions très utilisées.
« En maudit » qualifie autant le positif que le négatif. C'est une sorte de superlatif. Il amplifie, souligne... donne de l'intensité à vos dires, en bref, c'est un mot incontournable pour mettre du relief dans vos conversations !
« Il fait froid en maudit ! ».
Vous serez tombé sur un « maudit niaiseux » qui vous aura fait perdre tout votre temps, tandis que votre maudite voiture n'aura pas voulu démarrer. « Avec ça, là »... vous passerez vraiment une maudite journée !
Le lendemain, tout vous sourira, car votre neveu qui écrit bien en maudit vous adressera une maudite belle lettre, que vous lirez au coin du feu, et ça, c'est bon en maudit !

Vous remarquerez la présence du « là » ! Notre amie Nycole nous avait prévenus. Avant que nous ne venions, elle nous disait : « Tu verras, les Québécois, ça chante tout le temps. Nous ajoutons des « là » partout... » Je vous assure que le pli se prend rapidement. Cela fait plus d'un mois que je suis rentrée du Québec et je fleuris encore toujours mes phrases de lalalala.
« Tu vois, là. C'est beau en maudit là ! Et toi, là, ne m'achale donc pas sur ma façon de parler !»

Achaler
C'est ennuyer, agacer.
« Ne viens pas achaler ta mère avec tes maudites nouvelles, tu vas la faire capoter ! »

Capoter
C'est vraiment la dernière extrémité avant la folie furieuse ! On peut capoter en apprenant une nouvelle renversante ! Mais aussi on peut capoter pour une nouvelle passion, c'est-à-dire s'enticher de quelque chose. Et redevenir tannant pour les autres. Si votre voisin a capoté pour les motos, c'est qu'il est tombé en amour pour un gros cylindres et il devient donc tannant quand il passe avec toute sa gang (dites gagne !) dans la rue.

La gang, c'est le groupe, la bande de copains. On invite une gang d'amis à dîner.

Attention, le matin on déjeune, le midi on dîne et le soir on soupe. Et jamais rien n'est écoeurant !

Voici un terme qui peut prêter à confusion. C'est écoeurant, peut aussi bien qualifier quelque chose d'extrêmement bien que d'extrêmement mal.
Il vaut mieux fuir quand on dit de quelqu'un qu'il est écoeurant comme il est tannant !
Mais, elle vit un conte de fées quand sa rencontre se passe comme dans « les vues »... et là "c'est écoeurant comme c'est beau ! »

« Les vues » sont les films. Si vous entendez votre ami s'exclamer : « C'est comme dans les vues !» C'est qu'il vit un moment inoubliable, comme dans un beau film.

J'ai donc vécu le Québec comme dans les vues !

Photo du mois

Attention...

chutte de glace

Texte écrit par Nathalie Cathala et mis en page par Dominique Cathala en Août 2009 - Tous droits réservés
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