La Guadeloupe, une star aux allures de papillon.

L’archipel guadeloupéen est une famille d’îles où chacune garde sa propre identité. La Guadeloupe, île mère aux allures de papillon est composée de deux îles séparées par une rivière dite salée, car c’est en réalité un bras de mer. Nommée Karukéra par les Amérindiens, elle est la princesse des eaux, Gwada pour les intimes se révèle sous ses multiples facettes. Ses dépendances sont toutes différentes. La Désirade est l’île qui se trouve la plus à l’Est de l’archipel, pelée et peu peuplée elle abrita longtemps une léproserie et un pénitencier. Les Petites Terres sur la route de Marie-Galante défendent un récif protégé par les lois de l’environnement. Marie-Galante, cette île inventa certainement la paix, tant elle reste tranquille et hors du temps. Elle se situe au Sud de Grande-Terre, tandis que les Saintes au Sud de Basse-Terre accueillent plus de 250 000 touristes par an. Au Nord de l’archipel des Antilles à plus de 140 milles de la Guadeloupe se trouvent Saint-Bart et Saint Martin, l’île des Petits Mondes. Ces deux dernières sont si éloignées qu’il est difficile de les voir comme des sœurs de la Guadeloupe. Saint-Barth par certains côtés peut faire rêver, mais nous avons plus souvent envie de la fuir, tant le luxe tapageur y est abrutissant. Saint Martin, escale souvent technique recèle quelques charmes qu’il faut aller dénicher en dehors des sentiers battus.

Petit détour historique

La Guadeloupe a été chahutée par l’histoire. La visionner en détail demanderait un chapitre entier de livre tant son histoire rebondit d’anecdotes sanglantes en sursauts patriotiques. Voyons les dates principales :

La Guadeloupe était habitée par des peuplades venues de l’Orénoque depuis fort longtemps. Des recherches archéologiques menées en mars 2006, sur la place de la mairie de Basse-Terre ont révélé le plus vieil amérindien jamais trouvé en Guadeloupe. Son époque est Huecoïde (-500 avant Jésus-Christ). Il y eu ensuite les peuples venus de Saladero au Venezuela, les Arawaks et les Caraïbes.

En 1493, Christophe Colomb indifférent aux peuplades qui y vivaient, prend possession de l’île au nom du Roi d’Espagne et la nomme Guadeloupe en hommage à « Notre Dame de Guadelupe d’Estramadure ». Il remercie ce jour de novembre, la vierge de l’avoir sauvé d’une tempête qu’il avait subie lors de son premier voyage.

La colonie espagnole ne s’installe pas vraiment sur l’île, ce qui laissera un peu de répit à ses habitants amérindiens. La Guadeloupe occupe au cœur de l’archipel une position stratégique pour les navires marchands qui s’en reviennent des Amériques. Bien souvent les Espagnols ne s’y arrêtent que pour s’approvisionner en eau et en bois avant de traverser l’Atlantique vers l’Europe. Sans réelle défense, elle devient le lieu de « haute villégiature » des corsaires qui sous la bannière à fleurs de lys, arraisonnent les navires espagnols.

Au dix-septième siècle, les Français débarquent en Guadeloupe sous la conduite de Lienard de L’Olive et de Duplessis d’Ossonville. Depuis 1635, les Français sont les maîtres de la Guadeloupe, mais ils doivent batailler ferme contre les Anglais qui viennent prendre possession de l’île par trois fois.

L’économie de l’île s’articule progressivement autour des plantations de coton, de café, de canne à sucre, de banane… Elles ne sont rentables que par le recours à la main d’œuvre noire, exportée de force d’Afrique.

En 1794, la Guadeloupe est novatrice en matière de droits de l’homme. Victor Hugues le révolutionnaire, établit l’abolition de l’esclavage. Malheureusement, l’économie de l’île n’est pas prête et Bonaparte rétablit l’esclavage en 1802. Quarante sis ans plus tard, Victor Schoelcher vole au secours des ouvriers serviles. Tous les hommes seront libres en terre de Guadeloupe dès 1848.

Le dix-neuvième siècle est marqué par de nombreux soubresauts politiques et économiques. La vie dans les îles est rude. En 1946 la Guadeloupe n’est plus considérée comme une colonie, mais elle fait partie intégrante de la France grâce à son statut de département. Elle deviendra une région en 1974.

La population, véritable camaïeu culturel

En 2006, la Guadeloupe compte 422 OOO habitants. Elle rassemble en son sein un camaïeu culturel qui fait sa richesse et sa complexité.

Les Noirs représentent la majorité de la population. Leurs lointains ancêtres viennent d’Afrique. Ils sont aujourd’hui présents dans tous les domaines d’activités de l’île

Les Blanc-pays ou Béké sont les plus anciens habitants de l’île après les Amérindiens. Mais ceux-ci avaient été exterminés ou déportés, ils ne sont plus guères présents sur l’île. Les Békés sont les descendants directs des colons venus s’installer dès 1635. Ils contrôlent encore aujourd’hui une grande partie de l’économie de l’île. Ils conservent les cultures de banane, de cannes, la production du rhum… On distingue les Békés, des Blancs-Matignons. Ce sont des Blanc-pays eux aussi, ils ont fui la Métropole pendant la révolution et souvent ils y ont tout perdu. Ils sont le plus souvent agriculteurs dans les Grands-fonds. Les Métros, sont également des blancs, arrivés après la seconde guerre mondiale. Ils sont essentiellement présents dans le tertiaire.

Les Indiens, arrivent en Guadeloupe après l’abolition de l’esclavage en 1848. L’abolition entraîne un manque de main d’œuvre dans les plantations. Il fallait une main d’œuvre bon marché pour que l’activité reste rentable. Les Indiens travaillent dans un premier temps dans les champs de canne. Aujourd’hui, certains sont devenus de grands propriétaires terriens. Ils vivent essentiellement dans la région du Moule, de Saint-François et Capesterre.

Au début du vingtième siècle, des Libanais et des Syriens migrent vers la Guadeloupe. Aujourd’hui la plupart des boutiques de tissus, vêtements situées dans le centre de Point à Pitre leur appartiennent.

Ceci est un aperçu très schématique de la population guadeloupéenne. Vu sous cet angle, on pourrait croire qu’elle est terriblement compartimentée en fonction de l’origine de ses habitants. En fait, la mixité au sein des groupes socioculturels donne plutôt l’effet d’un réel caléidoscope, où chacun trouve sa place…

La Guadeloupe… les mouillages côté mer des Caraïbes

Sous le vent de Basse-Terre le rivage de la Guadeloupe offre deux mouillages principaux : l’anse à la barque et Deshaies.

Anse à la barque

Six milles au nord de la Marina de Rivière Sens et de Basse-Terre, la préfecture de l’île, l’Anse à la Barque est un mouillage assez calme. L’Anse à la Barque est facile à repérer. Son phare blanc étincelle au fond d’une baie profonde. Il contraste avec le sable noir de la plage frangée de cocotiers.

Ici, aucune plage idyllique faite du traditionnel sable blanc, les eaux ne sont pas cristallines. En revanche, en pénétrant dans la baie, une atmosphère d’authenticité nous envahit. Les pêcheurs amarrent leurs barques à des corps morts qui tapissent une bonne partie de l’anse à la barque, la bien nommée. Sur la plage, des cabanes improvisées servent de garages à bateaux. Dans des paillotes de tôles et de bois, les pêcheurs réparent leur filet. Quelques casiers à langoustes rouillent sur la plage de galets. Une maison créole, typique en bois, au toit rouge, aux murs blancs et sertie d’une jolie terrasse couverte honore le centre de la plage. Le mouillage est idéalement abrité de la houle. Sur la pointe Nord, un autre phare relaye celui de l’Anse à la Barque. Ses pieds sont recouverts d’une herbe calcinée où des vaches paissent dans une longue contemplation de l’horizon outre-mer. Seul inconvénient, une route circule tout au long du cirque de la baie. Cependant, la baie garde un charme particulier.

Un tour d’horizon et nous nous amusons à lire le nom des dizaines de barques amarrées dans la baie. C’est une des caractéristiques des barques de pêcheurs des Antilles. En anglais ou en français, les noms de bateaux sont teintés d’une perception toute créole de la vie : « fifty-fifty » ; « Kousikousa » ; « rendez-vous demain » ;  « Pintaniña » ; « le truand » ; « la triche » ; « Mi Véo » ; « Boug-la ni chans » (le bougre a de la chance) ; « Desir’île » ; « Bard’eau » « Pans’kasa » ; « koud’soley » ; « Ti’home » ; « Barkarêv’ » ; « Ti’pacha » ; « Métapatouvu !» « kilucru »… Autant de petites histoires contées sur le ton de la plaisanterie en mélangeant couleurs, poésie et intonations du quotidien.

Cette baie a une petite histoire. En 1691, les Anglais désiraient prendre aux Français la Basse-Terre. Ils débarquèrent dans l’Anse à la Barque et pillèrent et incendièrent les maisons du bord de mer. Les Français par inconscience n’avaient laissé là qu’une vingtaine d’hommes en vigie. Les Anglais en vinrent à bout rapidement, mais leur évolution fut arrêtée par les pentes escarpées qui encerclent la crique. En 1806, deux navires français furent coulés dans la baie par les Anglais (encore eux !), l’un deux, véritable coffre-fort flottant transportait un trésor de plus de 500 000 francs or. Aujourd’hui, je ne peux passer dans cette baie sans me laisser tenter par un petit snorkeling, sait-on jamais...

Deshaies.

L’anse s’appuie sur un village au Nord-Ouest de la Guadeloupe, ce sera notre point de départ pour une visite en bonne et due forme du papillon. Le village a subi quelques transformations depuis notre première venue en 1994. Mais il garde son cachet paisible. Indifférent au passage de ses hôtes navigateurs, il vit sa vie, niché au fond de sa baie profonde, à l’ombre de ses cocotiers. Deux mondes se côtoient. Le premier est résolument terrien ! Il vit de la mer sur terre. Il n’entretient pas un commerce frénétique avec les touristes. Quelques restaurants, un marché matinal, une ou deux boutiques de souvenir, une église, une gendarmerie, une pharmacie, quelques pauvres épiceries, et ses maisons typiques construites au ras de la rue façonnent son profil. Le second monde vient de la mer, s’approvisionne, se repose, vit sa vie sur l’eau et repart.

Le marché se passe très simplement, au milieu du village, sur le trottoir, à même la rue et la circulation, une étale généreuse nous propose tout ce que la Guadeloupe compte de fruits et légumes : oranges, pamplemousses, ananas, mangues, avocats, choux, salades, cristophines. La liste serait bien trop longue si elle devait se prétendre exhaustive, c’est un véritable festival de couleurs et de saveurs. Nous remplissons les sacs nous-mêmes, la marchande pèse plus ou moins, elle arrondit les tarifs à la tête du client. L’addition est en notre faveur. Sans doute, a-t-elle apprécié notre patience sans faille, alors qu’elle discutait depuis une bonne demi-heure avec une copine, nous avons attendu avec gentillesse.

La plage de Deshaies a des allures surprenantes. Ce n’est pas à franchement parler le type même de plage que l’on pourrait trouver dans les catalogues touristiques. Sur le sable les terrasses des restaurants écroulées attendent la vague qui les fera sombrer. Une maison se disloque sans que personne ne semble y prêter attention. Certaines cases, semblent, en un coup de vent bien dosé, avoir été levées de terre puis précipitées par la pesanteur au sol. Très près de la rive, les demeures récemment construites contrastent par leur blancheur éclatante avec les taudis de bois délabrés. Le ressac des coups de tempêtes de la période d’hivernage a dû en décourager plus d’un !

Mais, Deshaies ne ressemble pas à un village abandonné et vétuste. C’est un village qui soigne son bien-être et les vertus d’une ville retirée dans le Nord de la Basse-Terre. Si un cyclone dévastateur ne vient pas saborder les bonnes intentions, Deshaies gardera le cachet d’une petite ville antillaise qui ne cherche pas vraiment à se développer d’un point de vue touristique. Elle cherche tout simplement à préserver son ambiance sereine et sa qualité de vie. Les habitants n’ont pas l’ambition d’en faire un rendez-vous branché, où les touristes de la dernière vague se précipiteront. Peu de monde donc dans les rues où le temps est compté par les cloches de l’église. Pourtant le bouche à oreille marche, et chaque fois que nous parlons aux autres navigateurs force est d’admettre que ce petit village est apprécié de tous.

Il l’est aussi, de nos amies les tortues ! Deshaies est devenu leur piscine préférée. Grâce aux lois de protection de l’environnement, la Guadeloupe est parvenue à reconstitué lentement, une petite population de tortues. Impossible de nager dans la baie sans voir l’une d’entre elles dresser la tête et reprendre, à quelques mètres de nous, une grosse goulée d’air. Avec le masque on peut assister à leur repas. Elles grignotent à longueur de journée un énorme plat de salade sous-marine en compagnie de leurs poissons pilotes.

Les hauts lieux touristiques de la Guadeloupe.

L’île foisonne de lieux touristiques. Si vous dites que vous revenez de la Guadeloupe, tout connaisseur vous serinera avec le parcours classique de l’île… Comment, tu n’es pas allé voir le temple de Ganesh ? Et les chutes du Carbets ? La Soufrière au moins. Répondez lui, et toi, tu as vu les chutes Moreau ?…

La Guadeloupe développe son économie touristique. Elle a réussi son pari, car cette activé a fini par supplanter celle de l’agriculture. Tout est fait pour faciliter les sorties typiques qui trimbalent tout un chacun de falaises formidables, en châteaux de roches ; des caprices du volcan à la réserve de Cousteau ; de la maison du café aux divers jardins botaniques… C’est un jeu de piste très bien fléché. Personne ne s’y perdra ! Des initiatives comme la maison du café, la maison du cacao, de la forêt, du volcan sont d’excellents moyens didactiques. On peut cependant déplorer le coût qu’entraînent pareilles activités. Une entrée à 13 euros pour le jardin botanique dans l’ancienne maison de Coluche peut paraître exagérée. Neuf euros pour la maison du bois… En une semaine un sacré budget y passe… Heureusement toute la Guadeloupe n’est pas devenue un immense parc d’attraction payant. Les randonnées sont nombreuses, et la curiosité peut s’y étancher librement.

Grande-Terre dessine un relief discret. Les champs de cannes semblent s’y étaler jusqu’à l’horizon. Les plus beaux endroits restent la Pointe de la Vigie, la Porte d’enfer, et la Pointe des Châteaux. Ces sites n’ont, sans doute, pas d’équivalents. Sur la route, Morne à l’eau est une escale un peu étrange…

Morne-à-l’eau : Un cimetière aux demeures somptueuses

A l’extrême nord-est de la Grande-Terre, Morne-à-l’eau, attire chaque année un certain nombre de visiteurs. Qu’y cherchent-ils ? Nous entrons dans la ville par une route fréquentée par des bus, des camions et les inévitables voitures qui remuent une poussière constante. Dans la chaleur naturelle, l’atmosphère est crasseuse…

Pourtant c’est ici que fut planté le premier arbre à pain de l’île au début du dix-neuvième siècle. Un Monsieur Avril revient de Jamaïque avec un premier spécimen de fruit de l’arbre à pain sous le bras. Par ce geste, il changea désormais les habitudes alimentaires de l’île. Non ! L’ombre du capitaine Bligh ne plane pas sur la ville ! Ce n’est pas là le but de notre visite, mais le cimetière ! Hé oui, Morne-à-l’eau est l’un des passages touristiques obligés. Il occulte d’ailleurs toute l’importance historique du premier arbre à pain, dont personne ne se soucie plus aujourd’hui.

L’étonnant cimetière, accroché aux flancs d’une colline à l’entrée du bourg, draine une foule de curieux. Les badauds se font plus nombreux lors des festivités nocturnes de la Toussaint. Nous sommes loin de cette date et, pourtant, la cire fondue sur les tombes témoigne de l’ampleur de la cérémonie aux mille bougies. Les tombes prennent l’allure fastueuse de maisons miniatures. Elles sont carrelées en noir et blanc, comme le seraient une salle de bain rétro ou un intérieur de cuisine des années 70. Certaines tombes sont construites sur deux étages avec un balcon parfois terminé par une balustrade en fer forgé. Au pied de la colline, la noblesse et la pompe des demeures des morts, tranche avec le dénuement et la vétusté de certaines maisons au bois si usé qu’il paraît rouillé.

Nous sortons du bourg, des cases de bois traditionnelles ouvrent leur intérieur sombre, que pénètre à peine la lumière écrasante du soleil. Des bougainvilliers sauvages poussent en bordure de la route, puis les habitations laissent la place aux champs de cannes. Sur les hauteurs toutes relatives, des moulins désaffectés témoignent des anciennes méthodes de production sucrière. Nous croisons quelques habitants coutelas en main, l’air absorbé. La canne ondule, prête à être coupée.

La Porte d'Enfer

Vers le nord-est de la Grande-Terre, la végétation est plus sèche que sur les autres parties du territoire, mais elle est toujours abondante. Une forêt tropicale sèche, émaillée de broussailles, de ti-bômes et d’épineux (cactées, plantes ligneuses) borde la route de plus en plus cahoteuse. La voiture souffre sur la piste non goudronnée qui piège les roues dans d’affreux nids de poule.

Au terme de la route : la Porte d’Enfer. Tout un programme ! Terme effroyable qui attise toutes les imaginations. Nous nous attendions à assister au spectacle effrayant de l’Atlantique se ruant à l’assaut des côtes de la Guadeloupe. Je me figurais que le vilain océan grignotait jour après jour l’extrémité de l’aile du papillon. Finalement, nous sommes surpris de trouver une plage tranquille et minuscule, blottie au fond d’une anse aussi étroite et longue qu’un couloir. L’eau est limpide, elle brille des feux de l’émeraude et paraît aussi plate qu’un lac.

Pourtant, un bruit assourdissant attire notre regard au-delà de la baie, là, à l’entrée, l’Atlantique pénètre, écumante de fougue entre deux colossaux piliers de roches calcaires. La porte d’enfer dessinait jadis une arche naturelle qui surplombait l’ouverture de la faille. Un jour de tremblement de terre elle s’effondra. Il reste les falaises, grandioses. Un monument majestueux, qui, tels des piliers herculéens résistent à la violence, au tumulte destructeur des vagues. Lorsqu’elles franchissent les vestiges de ce portique mythiques, les eaux déchaînées, s’apaisent brusquement pour entrer dans la baie. Les rouleaux énormes mus par un respect soudain s’aplatissent, courbent l’échine, et rampent pour se fondre avec la Terre. Les eaux océanes sont d’un turquoise délirant. Sa couleur pure, éclatante, et vive tranche avec l’émeraude du lagon, qui se trouble au rythme de l’affluence des baigneurs.

Ce spectacle inouï, en sons et en lumières, appelle un désir de baignade. L’eau est chaude. En apparence, calme et claire mais l’océan garde une influence invisible sur le lagon. En effet, un courant hypnotique entraîne les nageurs imprudents vers la Porte d’Enfer. Puis d’un mouvement d’humeur, l’océan lunatique rejette, vers la terre, les baigneurs qu’il traite comme de vulgaires objets flottants. Au gré de sa bonne volonté nous nous laissons poussés de ci, de là, ses caprices font de nous ses choses.

Un repaire de quimboiseurs

Au bout de la Pointe du lagon, un sentier mène à une grotte creusée le long de la falaise. Des bancs et une table sont sculptés par la mer. De la grotte, la vue délirante sur la falaise nous hypnotise. Des traces de cire fondue, le long de la grotte, appâtent notre attention. La légende de Madame Coco, dont l’endroit porte encore le nom attire sûrement ici des quimboiseurs (: sorcier vaudou. Jeteur de sort) Ceux-ci renforcent le mythe par leurs rituels étranges. Madame Coco est une étrange femme que la légende dit avoir vu marcher sur l’eau, et se réfugier dans cette grotte.

L’océan, artiste de génie. La Terre, son oeuvre

Le soleil est déjà haut lorsque nous entamons la randonnée sur les falaises de la Grande Vigie. Le vent se faufile dans le coquillage que je porte en pendentif, il siffle et ce bruit ajoute une intensité étrange à la force des éléments qui se déchaînent en contrebas. Les falaises, sur lesquelles nous marchons, présentent les caractéristiques irrégulières d’un récif corallien qui petit à petit poussés par des forces indicibles sortent de l’océan et se dressent vers le ciel. Le sol fait de piques acérés torture nos pieds et nos chevilles. Nous surplombons la mer de 80 mètres environ. Pourtant, les embruns fouettent nos visages. L’océan est démonté. Les vagues se fracassent en cascades, aux pieds de la falaise. Tout au long de notre balade qui a duré 3 heures 30, nous avons vu ses assauts s’enhardir. Un spectacle si gigantesque que toute description me paraît réductrice. Nous étions seuls ou presque, car peu de monde s’est aventuré sur le chemin des Douaniers ce jour là. À chaque pas, le grondement conjoint de la mer et du vent lancent des menaces. Nous sommes les spectateurs non désirés de l’hymen diabolique qui unit la mer et le vent contre la terre.

Les pieds aveugles nous marchons hypnotisés par l’océan. Nous écoutons son souffle court, haletant. Ses écumes de colère blanche, rageuses, pures et vivantes s’expriment à chaque rebuffade d’une roche, d’un mur de falaise. L’océan mène sa politique despotique et violente. Il soumet la falaise à chaque instant du jour et de la nuit, lui arrachant tel un serment mal consenti, des pans entiers de roches. La mer mène à la baguette tout ce petit monde qu’elle avilit. Tout résistant aura droit à une démonstration impitoyable de sa force. Ici, elle est maîtresse en son pays et tous ses sujets se doivent de la craindre. Violente, intolérante elle n’en est pas moins sublime et fascinante. Elle forge, elle sculpte imperturbablement la roche. Elle est la fée façonnant la terre, telle une œuvre qu’elle désire magistrale.

La Pointe des Châteaux

La langueur au bord d’une eau étincelante

La Pointe des Châteaux nous offre un spectacle qui nous ravit à chaque visite. Au sud de la Grande Terre, une route mène à la pointe des Châteaux. De longues plages aux reflets de virginité ondulent le long de la mer. Les eaux contenues dans le sein d’une barrière de corail étincellent. Des émeraudes, des lapis-lazulis, des saphirs, des aigues-marines brillent de mille feux à fleur d’eau. L’eau est calme, et s’évanouit dans une écume paresseuse le long du rivage. La mer se prélasse sur la côte enchanteresse protégée par la presqu’île. Les petites baies aux belles eaux, bordées de raisiniers, se succèdent. Elles portent des noms typiques, tels que : Anse Mancenillier, Plage de la Coulée, Anse Loquet, Anse Kahouanne, Plage du Helleux.

Les assauts sauvages d’un océan fougueux

Pourtant, à l’approche de l’extrême Est de la presqu’île, la mer se métamorphose. Elle perd sa douceur caressante et gagne une force indomptable. Des rouleaux énormes se forment et se précipitent sur la côte qui devient rocheuse. En face de la Désirade, les rochers prennent l’allure de remparts médiévaux. Des murailles crénelées opposent leur matière déterminée aux assauts sauvages de l’océan qui n’a eu depuis l’Afrique que la Désirade pour obstacle.

La Désirade, île tant désirée par les premiers découvreurs transatlantiques qu’elle prit ce joli nom. Île râpée comme un caillou, île désirée et pourtant à la funeste destinée puisque la France y entassa pendant des dizaines d’années ses lépreux. Obstacle visuel sur l’horizon, la Désirade n’est qu’un saut de mouton pour l’océan qui continue sa course, telle une furie et vient se fracasser aux pieds des rochers de la Pointe des Châteaux.

Quel est le vainqueur de ce combat mortel? L’eau arrache dans un étincellement d’émeraude, de turquoise et de diamant des lambeaux de pierres. Puis, elle meurt en un souffle, s’engouffrant dans une aspérité. À son tour, la roche résiste et crée des formes triomphales mais déchiquetées. Paysages de luttes fratricides entre la terre et la mer. Paysage de guerres intestines entre les bleus et les verts, entre le bleu gris et les verts translucides, où la blancheur immaculée des rouleaux arbitre les affrontements incessants ? Les formes et les volumes se mesurent inutilement aux vents qui sifflent d’un plaisir malin en sculptant la roche. Aucune sérénité, aucune paix, mais des éléments qui sans relâche donnent le meilleur pour une victoire éternelle : celle de la beauté.

Morne Papillon est le promontoire de la Pointe des Châteaux. À ses pieds, Grande Saline, une plage de sable étincelant se love au creux de la baie. Pas un brin d’ombre, mais le règne du soleil écrasant de luminosité et de chaleur. Cette plage, où les surfeurs affrontent des rouleaux gigantesques, est aussi le point de départ d’un pèlerinage vers la croix qui domine le Morne Papillon. Du haut du morne, le panorama est exceptionnel. Nous découvrons ces rochers qui ressemblent aux remparts d’un Château vétuste, qui malgré le temps et ses assauts, a gardé toute sa superbe. Au large, nous avons une vue dégagée sur la voisine de la Guadeloupe : la Désirade. Elle est posée sur l’horizon, comme un fantôme qui flotterait entre mer et ciel. Lorsque le temps est clair, au nord, les côtes de la Grande Terre se dévoilent jusqu’à la Pointe de la Vigie. Tout autour de nous, une mer libre et sauvage vrombit et se brise sur la roche. Au Sud, nous retrouvons avec plaisir celles que nous venons de quitter : Marie-Galante et plus à l’ouest les Saintes.

La Guadeloupe à petits pas

Quinze jours de randonnées, pour une visite au cœur des trésors de Basse-Terre.

Nous décortiquons chaque étape d’une envie de découvrir les facettes du papillon déployé sur la mer des Caraïbes. Si les rivages de la Guadeloupe sont grandioses, sa forêt revêt un caractère si dense, elle recèle tant de magie qu’elle sera le théâtre de nos plus belles balades. Pendant quinze jours, elle ne cessera de nous enseigner ses bruits, son écosystème. Les cris des oiseaux, la magie de la pénombre, l’éclat soudain des balisiers qui émergent d’un océan de verts profonds. La forêt tropicale aux nombreuses cascades et rivières torrentielles vivifiantes se mérite. Certaines randonnées sont difficiles, certains endroits restent peu accessibles. La forêt abrite un si grand nombre d’espèces végétales qu’elle est une école perpétuelle. Trois cent cinquante espèces arbustives, arborescentes ou linescentes ont été recensées dans les seules forêts de Basse-Terre. Elle défend jalousement ses essences rares, à l’abri des plus grands, des plus gros, des plus vieux arbres de l’île. Tels des géants protecteurs, ils s’élèvent haut, couvrant jalousement leur richesse d’une pénombre ambiante et luisante. Son architecture est impressionnante, on y entre comme dans une cathédrale. La forêt transmet le respect nécessaire qui permettra de la préserver.

Une mise en jambes – Ascension des mamelles

Nous amorçons notre épisode de randonnées par une ascension légère. Celle des Mamelles. Deux mornes présentent en effet des ressemblances avec le torse féminin. Nous nous rendons à la Mamelle de Pigeon, en quête d’une superbe vue sur l’Îlet Pigeon et sa réserve naturelle. La randonnée facile et agréable au cœur d’une flore composée de plantes épiphytes en pagaille, de lianes, de clusia mangles, de lauriers roses de montagne conduit à une plate-forme panoramique d’où nous pourrons admirer le paysage alentour. Tout au long de notre progression, la forêt embaume de ses essences variées : citronniers, siguines, ananas bois, bois doux et autres mapous embelliront notre environnement.

En approchant du sommet, nous trouvons un chemin qui s’élève en tournant autour du dôme. Chaque pas autour de la mamelle nous offre une vue sur les massifs Nord de la forêt du Parc Naturel de la Guadeloupe. La forêt s’éclaircit. Abandonnant sa densité et sa pénombre, nous trouvons une végétation moins haute. En chemin, nous nous arrêtons pour admirer la vue sur les mornes, et l’Îlet Pigeon à nos pieds. Nous espérons voir là-haut plus de choses encore. Mais nous terminons notre montée et aboutissons dans une clairière entourée d’arbustes de 2 à 3 mètres qui nous empêchent d’avoir un panorama circulaire. Un peu déçus, nous redescendons, et profitons néanmoins des très jolies vues tout autour du morne.

Les chutes Moreau

Les chutes Moreau se laissent approcher par un chemin désert tracé au cœur du parc Naturel de la Guadeloupe. Celui-ci couvre 24000 ha de la Basse-Terre. Vingt-quatre mille hectares entièrement dédiés à la forêt ! Certains sentiers sont très connus, comme ceux du massif de la Soufrière. D’autres sont ignorés des touristes et quasiment oubliés des autochtones. C’est le cas de notre balade d’aujourd’hui. Nous partons à la découverte des cascades et des rivières fraîches où barbotent les z’habitants. Dès les premiers pas, la boue s’accroche à nos chaussures. De grands arbres nous accompagnent et nous éloignent de la lumière aveuglante des plages immaculées. Le terme « hygrophile » qui qualifie en général le mieux la forêt tropicale, prend ici tout son sens.

L’eau suinte de partout. Le sol, le ciel, tout l’espace est colonisé par la végétation. La forêt a refermé ses bras sur nous. Exclusive, nous ne verrons plus qu’elle, jusqu’à ce qu’elle décide de nous montrer le chemin vers la sortie. Des oiseaux, des lézards, des libellules font frissonner les feuilles à notre passage. Quelques anolis poussent des notes aiguës. Les moustiques aux longues pattes marchent sur les mares d’eau nombreuses qui barrent le sentier, les sauterelles sifflent, quelques oiseaux nous encouragent. Mais la forêt dans l’ensemble n’est pas très bavarde. Ce sont quelques frissons, quelques notes éparses et discrètes. La nuit par contre, dès cinq ou six heures du soir, au rythme où la lumière décline, les sons s’enhardissent. Grillons, grenouilles, des animaux lilliputiens et virtuoses accordent leurs instruments. Inspirée par la nuit, la grenouille au timbre argenté entame crescendo le concert de la nuit. Elle est accompagnée des grillons mélomanes et du chœur des anolis. Mais leurs chants s’amenuisent à mesure que nous nous enfonçons dans la forêt, elle se referme derrière nos pas, et le silence s’épaissit déjà. Le silence, propre à alimenter l’imagination. Il nourrit nos fantasmes et les légendes créoles teintés de croyances vaudou.

Mais, du fin fond du silence et de la solitude de la forêt apparaît un homme. Il vient de nulle part. Il dévale les chemins fangeux avec une aisance déconcertante. Il porte des chaussures de plastique tout comme les touristes du bord de mer craignant les oursins. Nos grosses chaussures de randonnée nous font honte. Ce grand gaillard noir muni d’un coutelas, une lame de 33 centimètres affûtée comme un rasoir nous intrigue. Dans nos esprits, jaillissent sur son compte les plus folles suppositions. Nous acquerrons la conviction que cet homme est un quimboiseur. Il est à la recherche de ses plantes secrètes. Il est grand, et passe à côté de nous comme si nous étions transparents. Il s’enfonce dans la forêt, elle se referme sur lui. Nous sommes seuls et partons vers notre rendez-vous du jour : Les chutes Moreau nous attendent au fond de la forêt.

Les Acomat-boucans, ces géants de la forêt, hauts d’une quarantaine de mètres, qui nous ont surveillés pendant notre progression, se sont écartés, ils forment une haie d’honneur pour atteindre un spectacle grandiose. Trois cascades se succèdent en hauteur. Chacune se jette avec ferveur dans son bassin où elle rebondit pour reformer une autre cascade. Ceci se répète de cascade en cascade. L’eau, loin de terminer sa course folle là, au pied de cette falaise à étage, continue de défiler entre de gros blocs volcaniques. Je suis stupéfaite de voir tant d’eau tomber en cataractes et ne jamais voir tarir sa source. Que d’eau, que d’eau, une telle abondance est indescriptible ! Les chutes n’entrent pas dans l’appareil photo, elles font plus de deux cents mètres entre le sommet de la première cascade et le dernier bassin. Les embruns couvrent le visage et l’objectif décidément récalcitrant ! Nous restons là, un moment dans le fracas de l’eau au fond de la sylve.

La Trace des Contrebandiers

Entre Sainte-Rose au nord-est de la Basse-Terre et Pointe-Noire au nord de la côte sous le vent de Basse-Terre, la trace des contrebandiers se faufile dans la forêt mésophile. La trace des contrebandiers, comme elle l’indique, permettait des échanges commerciaux pas vraiment autorisés (tabac, alcool…). Actuellement, elle nous permet de faire une balade à travers une forêt d’acajou. Sept heures de communion totale avec l’élément végétal.

L’acajou porte ici le nom de mahogany, c’est un arbre tropical de la famille du savonnier, recherché pour la haute qualité de son bois. Le bois d'acajou est lourd, dur, facile à travailler et résiste bien au pourrissement et aux termites. Certains sculpteurs façonnent dans ce bois de réelles petites merveilles.

Avant d’y parvenir, la route nous mène tant bien que mal de Pointe Noire à Petite Plaine. Deux rivières bordent chacun des côtés de la voie en très mauvais état. Au dernier village que nous traversons, nous avons la sensation de quitter la civilisation. La route est à peine tracée et recouverte d’un bitume effacé par les années. Au détour des nombreux lacets, elle se rétrécit encore. Notre petite voiture reçoit de nombreuses gifles. Les branches basses des arbres débordent sur la route et frappent comme un fouet la carrosserie. La voie cahotante enchâssée par la végétation perd toute l’apparence de route carrossable. Elle finit sur un arbre couché en travers du chemin. Nous laissons là, la voiture, et partons à travers les hauts talus, nous enjambons de nombreux troncs, et poursuivons notre quête vers le début de la trace des Contrebandiers. Nous trouvons par hasard le panneau de bois qui indique le point de départ de la randonnée.

Une terre rouge, comme rouillée par trop d’humidité, colle à nos chaussures, et rend notre progression difficile. L’eau ruisselle sur l’écorce des arbres, elle produit des troncs gras et poreux. Les arbres sont puissamment ancrés dans le sol par leurs racines à l’aspect si particulier. Les troncs sont renforcés de contreforts qui agissent comme des piliers massifs imbriqués dans l’écorce de l’arbre et leur servent d’appui. Des racines de la hauteur d’un homme, s’arc-boutent et se décollent du tronc horizontalement puis s’inclinent à la verticale pour longer le tronc telles des anses auxquelles nous nous agrippons. D’autres racines forment des marches qui jaillissent rondes et glissantes hors de la boue. Parfois, le chemin qui a été aménagé, il y a fort longtemps, et qui depuis n’a pas été entretenu ne fut-ce que par le passage, est jonché de végétation en décomposition. Avant d’y poser le pied, nous ne savons pas si nous allons toucher un élément solide ou liquide. De temps en temps, nous nous enfonçons jusqu’aux chevilles dans la boue.

Nous vivons une journée de randonnée dans une pénombre épaisse. Seules les cimes des arbres voient le soleil. La superposition des strates multiples constituées d’arbres de différentes formes et de différentes tailles, la profusion de lianes et de plantes épiphytes, cette construction fabuleuse est le décor de notre évolution. Les plantes épiphytes ? Ce sont les végétaux (telles certaines orchidées équatoriales) qui vivent fixés sur des plantes, mais sans les parasiter. Tout autour de nous, la forêt se referme et limite notre horizon aux quelques mètres pour lesquels nous devons prévoir notre progression. À chaque pas nous devons choisir l’endroit exact où nous poserons le pied afin de ne pas glisser.

Le Saut d’Acomat

Saveurs, fleurs ne riment pas avec vert mais celui-ci se marie au bleu, et lorsqu’il s’agit des couleurs du paradis, la poésie chante à l’âme les bonheurs de la vie.

Au nord-ouest de la Basse-Terre, au Sud de Pointe-Noire. Une courte balade, mais suffisamment sportive pour que nous nous en rappelions, nous conduit à une cascade. Le panneau indique la direction au pied d’un bon gros vieux manguier. Le chemin débute là. Il faut se méfier, sans quoi, il nous projetterait directement en contrebas. En fait de chemin, c’est une ravine. Les eaux ont usé les pierres qui sous nos pieds glissent. Les parois rocheuses sont couvertes de siguines. Nous suivons le lit, où s’écoule d’abord un filet d’eau. Il est encombré d’énormes blocs de pierres arrondis par l’érosion. Nous cheminons dans une ombre tamisée par la cime des nombreux arbres, ceux-ci orientent notre balade : manguiers, poiriers, sur les troncs beaucoup de broméliacées (ananas bois) et autres plantes épiphytes. Nous progressons au sein de la ravine et trouvons sous nos pieds des racines lisses de goyaviers et des pois doux (Inga) en peuplement serré. La ravine nous a menés aux eaux cristallines et fougueuses d’une rivière.

La cascade n’est plus très loin. Nous l’entendons ronronner. Elle n’est pas impressionnante, car elle ne fait qu’une quinzaine de mètres de haut. L’eau jaillit d’un goulot étroit, et elle se jette vigoureusement dans un bassin rond de 80 m² de surface. De grands fracas d’écumes blanches s’écrasent dans cette piscine d’eau d’un gris bleuté, et la trouble. Le soleil fait briller les plantes épiphytes qui s’accrochent à la paroi de pierre noire. L’écume blanche, le vert de jade du bassin, la roche noire et la diversité des teintes de la végétation tous ces atours s’unissent au bruit sourd de l’eau qui se fracasse sur la roche, rebondit sur ses aspérités et s’engloutit dans le bassin. Le décor et le son lourd, assourdissant de la cascade créent des impressions inoubliables. Le cœur remonte aux oreilles et bat dans le cerveau pour toujours. Chaque fois que cette image revient à l’esprit, le son l’accompagne. C’est en fait, un de ces endroits magiques, où seule la nature parle.

La Soufrière

La vie tumultueuse d’un volcan.

La Soufrière se fait remarquer par sa hauteur, la star des Antilles ! En fait, la plus grande, elle culmine à 1467 mètres. Elle est de réputation, l’un des volcans les plus actifs de l’arc, après Montserrat, bien entendu !

La Soufrière est réputée pour ses crises éruptives et ses tremblements de terre. Son histoire est une épopée de Titans où l’homme est pris pour une fourmi insignifiante balayée d’un revers de main herculéen. Du moins la Soufrière guadeloupéenne ne peut tout à fait paraître pour lunatique puisque depuis 13000 ans elle se manifeste régulièrement. La première crise décrite date de 1696. Les manifestations du volcan furent essentiellement phréatiques en 1696, 1797 et 1809. Puis survint une éruption accompagnée de tremblements de terre en 1837. En 1956, une éruption secoua la population de Basse-Terre. La plus remarquable d’entre elles est récente. En 1976, au mois de juillet, la Soufrière manifesta sa colère pendant plus de huit mois. Elle fut impressionnante mais heureusement ne fut pas si dangereuse que la Montagne Pelée. Il y eut de gigantesques explosions, puis des déjections de vapeurs et de poussières. Des chutes de cendres s’abattirent sur le village résidentiel de Saint-Claude. Les différentes manifestions métamorphosèrent l’apparence et la végétation du dôme. En mars 1977, une dernière éruption marqua la fin des humeurs tapageuses de la montagne et la population interdite de résidence dans la zone depuis des mois put enfin rentrer chez elle. Depuis 1999, la Soufrière fait des éclats. La Guadeloupe a tremblé souvent en 2005 entraînant les Saintes dans ses excès… Certaines marches, sont interdites depuis 1999. Renseignez-vous avant de partir…

Une star nommée désir

La randonnée de la Soufrière, offre des sensations aventurières, malgré qu’elle soit l’un des musts du tourisme guadeloupéen. Les sentiers sont très fréquentés, dès le milieu de la matinée, il faut donc partir tôt.

Le point de départ de la randonnée est noyé dans d’épais nuages opaques. La vieille dame se cache, une coquetterie qui la fait surnommer la star dans certains guides, dont les reporters exaspérés n’ont jamais eu la chance de la voir autrement que cachée sous son voile épais. Une star un peu capricieuse qui décide de se lever à cinq heures du matin. Certains fans, parmi les plus fervents, se lèvent tôt pour ne jamais la voir que recluse dans les coulisses du ciel. Les neuf dixièmes du temps, au sommet de sa gloire suffisante, la vedette de la Guadeloupe ignore son public. Chaque année, elle préfère se vautrer sous une douche continuelle de 10 000 mm d’eau, plutôt que d’offrir ses flancs au soleil. Les stars sont réputées être « un peu » capricieuses !

Mais, le vent incité par de nombreuses rafales pousse le brouillard. Au milieu du plateau, nous découvrons la « vieille dame ». Surnom donné au dôme, par la population. Nous avons de la chance, le rideau s’ouvre sur la masse trapue pleine de charme du volcan. Il ne reste qu’un panache blanc qui flotte au cou de la belle dame.

Moment magique, quelques fumerolles font penser que la brume revient. Pourtant, le ciel est bleu. Ceux qui ont entamé la balade il y a une heure sont ravis, ils profitent d’un panorama splendide. C’est la ruée sur les appareils photos et les cameras vidéo. Au travers de quelques fumées éparses s’échappant des marmites géantes et bouillonnantes du sommet, les randonneurs les plus chanceux de la journée voient l’un des plus beaux panoramas de l’arc antillais. Si le temps est clair au-delà des Saintes, vers le sud, ils aperçoivent les côtes de la Dominique. Si celle-ci n’est pas plombée des nuages de pluies coutumiers, les hauteurs de la Martinique seront peut-être visibles. À l’est comme une galette ronde posée sur une table bleue Marie Galante. Le regard survole la Grande Terre plate et uniforme. Plus loin encore, Petite Terre se distingue à peine, ce n’est qu’un fin liseré d’or posé sur l’eau. Drôle de forme la Désirade ressemble presque à un fer à repasser dessiné par un enfant. A l’ouest, l’île de Montserrat souffre quotidiennement les injures et les crachats irrespectueux de sa Soufrière. Au nord c’est Antigua que l’on voit comme une ombre, un mirage posé sur les flots. Le panorama découvre encore toute l’arête centrale de l’aile occidentale du papillon. La montagne ondule sous son épais manteau végétal. Que ce panorama doit être magique ! Mais nous ne sommes qu’en bas, et laissons le plaisir de cette découverte à ceux qui ont eu la chance d’y être au bon moment.

Pourvu que ce panorama nous attende… Bien que de gros cailloux roulent sous les pieds, le chemin vers le sommet n’est pas difficile. Il est fait de cendres et de pierres, mais il n’est pas très pentu. La végétation est courte sur patte. De nombres squelettes d’arbres témoignent des éruptions de 1976-1977. Le chemin poursuit son ascension, en lacets. Les nuages sont revenus abrutir la montagne. Nous sommes enfermés avec la star dans sa loge. Je transpire, je ne sais si c’est une contamination de l’humidité ambiante ou si c’est l’effort fourni qui en est la cause. Avant le sommet une escalade est au programme. Le vent nous frappe en rafales successives, le froid s’ajoute à l’humidité extrême.

Tant que nous ne reviendrons pas vers les plages, le volcan nous bassinera (au sens horticole du terme, bien entendu...). Il prendra soin de nous, comme un jardinier d’une plante. Il humecte chacun des marcheurs sous tous les angles laissant perler sur chaque infime partie de peau des gouttes fraîches et rondes. Des traînées de pluie coulent le long des jambes généralement nues. Nous avons revêtu nos survêtements imperméables. Pourtant, nous sommes mouillés dessous et par-dessus le vêtement. Le volcan transpire en nos corps qui boivent sa sueur. Des gouttes grasses au goût âcre de l’odeur de plus en plus forte du volcan tombent dans nos yeux. Nous devenons des éponges, imbibant tous les rejets du volcan : exsudation et haleine fétides. Rien, il ne nous épargnera rien, aucune humiliation ne le fera reculer dans sa détermination à nous entraîner avec lui dans ses cauchemars quotidiens.

L’air est de plus en plus chargé de soufre, odeur désagréable, d’œufs pourris, à laquelle je ne m’habitue pas. Nous nous noyons dans une mer de nuages blancs. Ils nous cernent de si près que nous distinguons à peine la suite du chemin. Visibilité inférieure à 5 mètres :

« Sortez la corne de brume ! »
« Pour éviter les collisions ? »
« Evidemment ! »

Nous marchons en aveugles. Autour du chemin gorgé d’eau, l’opacité du brouillard laisse croire que ni le sol, ni le ciel n’existent plus. Nous marchons dans les nuages quelque part au milieu de nulle part. Moi qui rêvait de ramener des photo grandioses, dignes de magazines… c’est raté ! Un espoir… Une vision fugace apparaît comme une mirage nébuleux sorti d’un conte fantastique. Des parois abruptes luisantes d’humidité sont tapissées d’un végétal d’une couleur orange exceptionnelle. Quelques broméliacées parsèment le tapis orange de leurs feuillages panachés. Des lis jaunes, accompagnée des élégantes clochettes de gentianes, s’éparpillent courageusement dans cette nature hostile. Bien vite, le rideau de nuages se referme. Nous continuons notre progression à tâtons… Je caresse l’envie de poursuivre à quatre pattes, mes mains y verrons peut-être quelque chose ? Et nous arrivons à la Grande Faille qui sépare le dôme en deux parties distinctes. Des parois de 60 mètres de haut s’érigent aux pieds d’un sentier. La pente est rude, nous nous y engageons néanmoins. Inutile de se retourner, le brouillard nous enserre. Pourtant d’ici, la vue doit être superbe, elle porte certainement jusqu’à l’horizon !

Les chutes du Carbet

Cette randonnée nous l’avons faite en 1998, avant que le volcan, puis les tremblements de terre n’interdisent l’accès à la deuxième chute.

Au point de départ des randonnées vers les chutes, de nombreux lolos nous hèlent d’un accent créole engageant. Ce qui l’est surtout, ce sont les odeurs de poulets boucanés et de ouassous grillés. Nous nous installons sur la terrasse couverte de Cherry Doudou. Qui chante d’un air badin à mon homme : « ba mwen un tibo »…Ouassous, riz, acras avec tout cela l’estomac est bien calé pour entamer la randonnée.

Pour une mise en jambes après nos « ripailles », nous entamons d’abord la « petite marche », celle qui mène aux pieds de la deuxième chute. Au bout de vingt minutes, nous découvrons celle-ci. Un bassin rond aux couleurs vert forêt, accueille 109 mètres de glissades d’eau fraîches. L’endroit est très dégagé, très clair, comme si la forêt soudainement s’était retirée. À gauche de la cascade, une spécificité géologique attire toujours du monde. Ce sont de petites cascades d’à peine une dizaine de mètres.

Pourquoi tant d’animation autour de ces lilliputiennes alors que Gulliver vit à côté ? Un ruisseau d’eau très chaude se mêle aux eaux glacées de la cascade. Un chaud/froid du plus pur raffinement. L’eau est donc tiède ! L’eau est si sensuelle…, elle ondule et caresse la pierre qui se lisse à son passage, puis, voluptueusement elle rejoint une cavité où elle se love. Nombreux visiteurs se laissent tentés par cette baignoire naturelle creusée par l’eau à même la roche. Certaines crevettes partagent leur habitat avec complaisance. Nous ne nous arrêterons pas pour « goûter » l’eau, nous avons trop traîné. Tous les guides nous avertissent des dangers d’un départ tardif dans la forêt tropicale. Nous sommes détendus, nous connaissons le parcours. Oui, mais ceci n’empêche pas la prudence.

De la trace, qui mène à cette deuxième chute nous nous échappons et nous empruntons un sentier qui part à la dérobée dans la montagne. Il se faufile à flanc de colline dans l’épaisseur de la forêt. Le terrain est boueux. Des marches naturelles ont été sculptées par les racines géantes. Nous progressons à grandes enjambées. La boue s’accroche à nos chaussures et pèse sur nos jambes déjà sollicitées par le degré important de la montée. Chaque pas est un combat contre la glaise collante et envahissante. Mais la bonne humeur reste de mise et elle nous propulse à un bon rythme.

Nous croisons beaucoup de randonneurs qui redescendent. Nous n’avons jamais rencontré tant de monde lors d’une balade tropicale : c’est ça, le tourisme vert ! Au point de départ 1heure 30 sont annoncées comme durée moyenne de la balade. Mais au bout de 1 heure 30 de marche, 20 minutes supplémentaires sont signalées.

La magie tonitruante

La cascade est là, 125 mètres en deux ressauts. Nous sommes à ses pieds. La brume, écran opaque, entrouvre ce qu’il faut pour que nous puissions l’admirer en entier. Nous sommes seuls. Un torrent déboulant de la cascade nous offre un merveilleux rafraîchissement. Nous nous désaltérons, nous nous nettoyons bien que ce soit inutile et que nous le savons parfaitement. La forêt est si dense que le ronflement tonitruant de la cascade s’y étouffe.

Un environnement de trois matériaux : la forêt, l’eau, et la pierre, où chacun défend ses couleurs. La pierre est la plus imaginative. Sur les façades lisses, l’ocre et le rouge dominent. Là où rebondit l’eau, une teinte plus sombre, brune ou grise tranche avec les deux premières couleurs. Parfois, la forêt déteint sur la pierre, là où la végétation résiste aux assauts de l’eau, la pierre se mousse d’un vert profond. Tout autour de la cascade, la forêt d’un vert uniforme et profond dessine les contours de l’eau brillante et blanche. Celle-ci devient laiteuse comme le jade lorsqu’elle prend un bref répit dans le bassin où elle s’effondre. Le ciel n’existe plus. Arriver à cet endroit procure un bonheur intense. C’est un peu une sensation de bout du monde.

Sommes-nous vraiment seuls ? Non ! Un rouge-gorge joue les comités d’accueil. Puis une mangouste encouragée par la petite fréquentation des lieux sort de son fourré. Curieuse, mais pas téméraire, elle préfère retourner se cacher. Nous restons un moment là, comme dans une cathédrale magnifique, le souffle coupé par la splendeur. Abasourdis comme si les orgues nous jouaient une symphonie magistrale, nous regardons l'eau, inépuisable, s’écraser après une chute de 125 mètres. La magie est entière et nous laissons nos cœurs s’en imbiber, nos souvenirs s’en imprégner.

Texte écrit en avril 2006 par Nathalie Cathala. Tous droits réservés