L’âme de l’Etoile de Lune

Après une petite navigation solitaire dans l’entrée du golfe de Cariaco, qui, soit dit en passant, s’effectue généralement au près serré ou au moteur si panne de vent, nous pénétrons dans l’antre de Laguna Grande. A gauche en entrant dans la passe, un petit village de pêcheurs se dissimule derrière un îlot colonisé par les cactus cierges.

Puis en avançant plus loin, Laguna Grande se dévoile peu à peu. Ce qui surprend au premier abord, ce sont les couleurs. Laguna Grande se présente comme un mouillage polychrome. Une enceinte de collines rouges, ocre ou couleur grés protège la lagune. Aux pieds de chaque cône, comme un trait d’union tranchant entre la variété des teintes minérales et le bleu de la lagune, la mangrove arbore un vert franc. Outre cette diversité picturale, le relief se joue des dénivelés. Chaque éminence se distingue de sa voisine par sa couleur, sa forme ou sa taille, formant autant d’entités individuelles que l’espace compte de buttes, de collines ou de monts ! Partout où l’œil se pose, il est ravi, touché par la grâce et l’harmonie de l’ensemble, intrigué par les détails qui émergent à l’infini.

Nous posons l’ancre … Il est bien difficile de choisir l’endroit… Le mouillage est si vaste. De plus, il ne révèle pas tous ses contours au premier regard. Il est fait de multiples criques dissimulées derrière des avancées ou des petits îlots. Pour découvrir chacun de ses recoins, il faut partir en annexe ou en kayak et visiter chacune de ses cachettes, où pélicans et cormorans établissent leurs colonies. Mais cela ne suffit pas, et pour assouvir la curiosité, il faut grimper. Grimper au sommet des collines, et obtenir une vue d’ensemble. Quel que soit l’angle de vue, c’est magique ! Incroyable de beauté.

C’est sans nul doute, le mouillage le plus paisible que nous ayons fréquenté. En dehors du temps qu’il fait et du temps qui passe, nous y avons appris le silence. Non pas le mutisme, mais le silence de la Nature, celui qui parle de ses mystères. Celui qui intrigue et sait enseigner les bruits de la Terre et de la Mer.

Ainsi tout au long de la nuit, des oiseaux, voltigent autour du bateau, et lancent de petits cris brefs. Dans les collines, le chien, gardien de l’endroit, hurle et lance des appels à l’infini.

Dès l’aube les premiers pélicans quittent leur île dortoir et se mettent en quête de nourriture. Le bruit de leurs plongeons, celui de leurs ailes qui battent la surface de l’eau, puis de leur décollage rythment toute la journée. Un berger au loin appelle ses biquettes perdues dans les collines. Un rire porcin ? Non, c’est le cri de ralliement des cormorans. Une gerbe d’eau, et une lutte sous-marine s’organise… Vers midi, un gloussement s’ajoute au tout. L’eau poussée par la brise naissante se faufile entre les racines des palétuviers. Il fait si calme que l’on peut entendre l’eau glisser…

Une barque de pêcheurs… Mais si loin, et son moteur s’arrête aussitôt !

L’après-midi, le vent se lève et siffle entre les touffes de végétation qui donnent le change aux rouges des collines. On se croirait alors dans un western où l’on voit la botte de paille qui traverse les villages déserts et part vers l’infini. Mais ici, pas une maison, pas une route, ni un seul poteau électrique. Vierge et sauvage comme ça n’existe plus.

Puis en fin d’après-midi, le ciel s’assombrit. Quelques éclairs sillonnent le ciel. De gros cumulonimbus pointent leur agressivité au-dessus des montagnes, quelques gouttes de pluies, quelques rafales bien assaisonnées. C’est le lot quotidien, nous sommes au pays des orages ! Cela dure quelques minutes, un peu plus parfois, lorsque cela déborde réellement sur nous. Il faut alors tout fermer, et débrancher toute l’électronique du bord… Puis tout rentre dans l’ordre.

Le ciel se dégage déjà et laisse traîner ce qu’il faut de nuages pour que le soleil couchant réfléchisse ses plus belles couleurs au sommet des collines. La petite pluie de l’orage passé et le couchant donnent alors aux collines un reflet si rouge, presque incandescent. Le temps de se raconter quelques histoires à la veillée… Le temps de se souvenir… La nuit vient, et le plan d’eau est si calme que les étoiles viennent s’y mirer.

Laguna Grande porte en son sein notre Trésor. L’Etoile de Lune y laisse à jamais une part d’elle-même.

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