Union…

CEn 1994, nous étions venus pour la première fois à Union, nous n’y avions vu qu’un point de passage obligé pour faire la « clear-out » vers Grenade (formalités de douanes pour sortir des Grenadines dépendant de Saint Vincent, pour partir vers les Grenadines dépendantes de Grenade). Seuls les Tobago, Mayereau avaient retenu notre attention…

Nous revenons à Union en 2004, puis en 2005. Comment avons-nous oublié, les courbes de l’île et ce lagon adossé à un village aux allures inimitables ?

Union épouse sur l’horizon la silhouette d’une île qui se rencontre plus souvent dans les archipels du Pacifique que dans ceux des Caraïbes. Les collines, dressées comme des pointes vers le ciel, dévalent sans coup férir en gorges profondes dans des vallées émoulues. Les volcans éteints, érodés par les alizés semblent s’enfoncer lentement dans la profondeur d’une mer bleu cobalt. Le lagon translucide arbore ces couleurs extraordinaires que l’on ne croit trouver que sur des cartes postales. Quelques îlots minuscules achèvent le décor tout autour d’Union. Dans la ville principale, des maisons éparpillées parsèment la côte au vent. Partout sur l’île des collines entières sont laissées au bon plaisir d’une forêt dense, couleur de jade, où nichent des oiseaux, des lézards et des iguanes. Pour compléter ce panorama général, les cabris, les vaches paissent tranquilles, à l’ombre d’un raisiniers, d’un mancenillier… ou de tout arbre suffisamment touffu pour leur prodiguer une protection contre le soleil de plomb.

Trois mouillages autour d’Union.

La plupart des plaisanciers connaissent le lagon de Clifton. Sa réputation n’est plus à faire. A l’Ouest de l’île, Chattam, baie plus discrète, mais néanmoins connue offre un bon mouillage. Et puis Frégate Island, l’oubliée, est un mouillage au charme serein…

Clifton.

Union, et le mouillage de Clifton, c’est d’abord la légende d’échouages rocambolesques… Légende ? Il se racontait dans les années quatre-vingt-dix, que les balises, il est vrai, pas toujours lumineuses la nuit, changeaient de place au gré des cyclones et des malversations de la météorologie locale. Par nonchalance, les habitants du coin, connaissant l’emplacement du moindre pâté de corail, ne les remettaient pas en place. Du coup, certains bateaux étrangers trop confiants, se sont échoués sur les récifs. La vie des équipages n’était pas menacée, mais tout ce que renfermait le bateau promu épave représentait un self-service pour la population locale… Nous naviguons dans les eaux des grenadines depuis quelques années déjà. Nous avons vu plus de gens enclins à nous aider qu’à nous voler… La méfiance, si vous en êtes nantis, ne doit pas se focaliser sur la population, mais sur les récifs acérés, toujours prêts à vous cueillir, jamais disposés à vous lâcher sans casse.

Le mouillage de Clifton reste un lagon de toute beauté. Une barrière de corail ceinture toute la partie Est du mouillage. Des résidus de récifs sont également présents au centre de la baie. Il faut y faire très attention en entrant. A l’Est deux îlots abritent pour l’un une famille qui a décidé de vivre là, à l’écart du village, face à l’horizon ; pour l’autre, un petit restaurant s’est improvisé sur un tas de lambis, terrasse minuscule avec vue sur les couleurs magistrales que décline le soleil sur la mer … Le lagon est merveilleux par ses nuances sans cesse changeantes et sa luminosité. Il me paraît, par certains côtés, plus beau que les légendaires Tobagos Cays.

Il suffit de s’élever pour le comprendre. A terre plusieurs balades sont possibles. La plus belle est celle qui mène au fort. Le sommet de colline offre une vue splendide sur le mouillage, mais aussi sur Mayereau et sur les Tobagos Cays. Il faut également se balader dans Clifton. Y rester et se laisser imbiber par l’ambiance.

Clifton est la « capitale » de l’île. Du moins c’est le bourg le plus important. Ambiance rasta assurée. La population nonchalante, flâne dans les rues. Elle paraît perpétuellement en vacances. Comme si tous les jours étaient dimanche ! Rassurez-vous, le dimanche on voit la différence ! Là, il n’y a plus personne dans les rues. Le silence est total, jusqu’en fin de matinée. Puis, peu à peu la musique reprend ses droits. Chaque maison laisse s’enfuir des notes de musiques. Bob Marley est indémodable et le steel-band est une tradition. Une cacophonie joyeuse se met en place au rythme du réveil de chacun… Nous rencontrons les insulaires dans la rue. Un simple signe de la main, un petit « Hello » leur fait toujours plaisir. Sans grande effervescence, ils rendent avec civilité notre bonjour. Les maisons colorées sont bâties à l’emporte-pièce. Ici, il n’existe pas de plan d’établissement de la cité ou de cadastre… Ou alors, les normes de celui-ci m’échappent. On dirait que chacun bâtit sa masure où bon lui semble… En fait, tout est agencé dans un ordre créole dont la règle est la désorganisation. Celle-ci est bien respectée ! La place du village est colorée. Des maisons en bois ou en béton restent ouverte à la rue, des cabanes en bois sont disposées à même le sol pour le marché local, la musique s’échappe des bars.

Dans les années quatre-vingt-dix, une flotte de bateaux charter avait élu domicile à Clifton. Celle-ci donnait des airs affairés à cette petite bourgade. L’affluence pendant la belle saison était telle qu’elle faisait les beaux jours d’endroits réputés comme l’Anchorage ou le Lambis bar. En 2005, nous retrouvons ces endroits désœuvrés sans cette manne touristique. D’autres bars et restaurants ont ouvert leur porte, et il semble que l’offre soit plus importante que la demande. On pourrait penser que dans ce contexte, les habitants du coin perdent courage. Ce n’est pas le cas. La plupart des businessmen en barque, partent faire affaire dans les Tobagos, sur PSV ou Mayereau, leur rayon d’action leur permet de continuer à vivre. L’imagination de chacun va bon train pour maintenir son activité. Cela passe parfois par l’exagération du produit proposé, mais tout cela reste correct…

Chattam.

Dix ans, cela faisait dix ans que nous rêvions de re-planter l’ancre un jour à Chattam Bay. On dit, généralement, que les souvenirs embellissent les endroits qu’on a visités… Nous nous souvenions de Chattam Bay. Vaste enclave au sein de collines vierges, où le seul désagrément était de subir des rafales qui enfonçaient l’étrave dans l’eau profonde de la baie…

Dix ans plus tard, alors que nous désirions retrouver la magie de Mayereau, qui se refuse à nous pour cause d’affluence insupportable, nous nous retranchons vers Chattam. Nous avons le trac. La réalité sera-t-elle au rendez-vous de nos illusions ???

Elle les dépasse.

La baie immense s’ouvre vers l’Ouest… Les collines posées en arc de cercle, magistrales, sont couvertes d’une végétation inviolée. Les arbres nous paraissent grands comme échappés des cyclones qui ont frappé, pas si loin au Sud. La plage, immense, d’un blond cendré dessine un croissant de lune aux pieds des collines dont le relief inégal souligne l’azur du ciel. Au Nord-Est une anse, enclave à l’abri de la houle et de la plupart des rafales, nous tend les bras. Mal pavée, car des cailloux émergent non loin des falaises, il faut faire attention à l’endroit où nous plantons l’ancre. Nous sommes récompensés par le voisinage d’une colonie de pélicans qui loge sur les falaises, non loin de L’Etoile de Lune. Pendant plusieurs jours, nous séjournons dans ce que nous appelons, la gamelle des pélicans et des fous. Il y a tout autour du bateau, des nuées de petits poissons, autrement dit, les croquettes des pélicans. Ceux-ci plongent à l’envi dans leur gamelle et ressortent l’air satisfait en engloutissant leur pêche.

Il n’y a rien à Chattam Bay et pourtant tout y est merveilleux !

Plusieurs promenades sont adorables : celles à pied sur la plage, celles en kayak le long des falaises, celles à la nage en snorkeling.

Sur la plage.
Un kilomètre de sable blond cendré vous tend les bras !

Recette d’un plaisir simple :
Prendre son annexe et se diriger vers la plage.
Au passage, admirer les falaises, sa faune, sa flore…
Relever le moteur de l’annexe à l’approche de la plage.
Hisser l’annexe sur la plage.
Laisser l’annexe, là…
Utiliser ses pieds, et marcher…

Marcher dans l’eau, à l’endroit exact où la mer et la plage s’épousent. Dans la partie sous le vent de la baie, c’est une caresse, un enroulement gracieux d’écume immaculée qui effleure les chevilles. L’eau est chaude, transparente, sensuelle, elle invite à la baignade. L’eau scintille. Mille étoiles parent la surface azur. L’éblouissement est proche !

Sur la plage quelques cabanes de bois sont posées là. Elles paraissent intemporelles et fragiles à la fois. Il y a dix ans, une seule cabane de bois était construite sur la plage. James y habitait, il venait aux bateaux de passages et proposait des langoustes qu’il grillait sur la plage et qu’il apportait à bord. Il proposait aussi des masques sculptés dans le bois-pays. Aujourd’hui, nous retrouvons James, un peu vieilli, un peu grossi, comme nous, sur la plage. Il sculpte un pélican. Il a créé le « shark attack restaurant ». Fait de quelques planches peintes en bleu qui représentent des bancs et des tables. Son restaurant garde l’authenticité des souvenirs que nous en avions. Trois autres cabanes sont venues rejoindre la sienne sur la plage. Mais rien n’a fondamentalement changé, et cet endroit garde l’atmosphère qu’aurait pu créer Daniel Defoe pour son Robinson.

Aujourd’hui, James et ses compagnons utilisent leurs cabanes sur la plage, comme refuges pour la sieste. Nous les voyons chaque soir repartir, dans leur barque à forte motorisation vers l’autre côté de l’île, où nous imaginons qu’ils ont une jolie maison qui abrite leur petite famille. Et nous trouvons tout cela génial ! Les Grenadines ont bien changé en 10 ans. Le mythe du bon sauvage tant recherché par certains a disparu. Nous nous trouvons plus à l’aise. La population a acquis grâce au tourisme un niveau de vie qui les emmène droit dans l’évolution du 21ième siècle : téléphone portable, télévision, accès aux médications, à l’information, à l’aisance… Ils ont gagné tout cela, et en même temps, ils ont su préserver des pans entiers de leurs îles, ils ont laissé la nature régner en maître exclusif… Je leur tire mon chapeau, pour avoir su marier évolution et sauvegarde…

Au-delà des cabanes, la houle que plus rien ne retient se déchaîne et bat furieusement la plage. La langue de sable se voit grignotée à chaque assaut et monte se réfugier jusqu’aux pieds de l’épaisse végétation qui escalade les falaises posées en arc de cercle autour de la baie.

En snorkeling

Amateurs de sensations fortes, « chaussez » votre masque ! Vous le savez, la partie Nord-Est de la baie est le refuge des pélicans. Ils ont choisi l’endroit le plus calme et le plus poissonneux… Bien à l’abri du vent et de la houle, ils passent le plus clair de leur temps à se dorer au soleil tout en surveillant les migrations des petits poissons. Ils ne sont pas très farouches. Il suffit de nager très lentement, sans gestes brusques, de ne laisser sortir que sa tête et d’effacer tout le reste sous la surface de l’eau pour pourvoir les approcher de très près. Ils ne sont pas dupes ! Ils nous regardent d’un air sévère qui semble vouloir dire : « que fais-tu dans ma gamelle ? » D’autres plus pontifiants paraissent se dire que nous nous y prenons bien mal : « C’est pas comme ça qu’on pêche ! » Ils ont des airs solennels. Leur long coup en forme de point d’interrogation, l’œil vif auquel rien n’échappe et cette attitude de notaire cérémonieux, tout en eux les rend attachants, fascinants !

Nous ne sommes pas partis pour voir ce qui se passe au-dessus de la surface, mais bien dessous ! L’abondance de la faune aquatique à Chattam est impressionnante. Nous nageons au cœur d’une myriade de petits poissons argentés. Ils se déplacent et ondulent comme s’ils ne formaient qu’un seul corps. Sous eux, des poissons plus gros, font intrusion au sein du groupe et se servent au passage. Pauvres petits, leur nombre est leur force, car ils se font manger par en bas et par en haut. En plus de ces poissons monochromes, des poissons papillons, chirurgiens, soldats, pyjamas… mais aussi des demoiselles, colorent les fonds sous-marins. De temps à autre la panique s’empare de tout le groupe, grands et petits fuient. Il faut s’attendre à voir apparaître un prédateur plus gros ! Un groupe de barracudas, ombres grises, fantomatiques rôdent. La dent pointue déjà dégainée, ils impressionnent par leur air déterminé et vengeur. A peine remis de nos émotions, voici qu’une murène fait sensation. Sortie de son trou elle ondoie au gré du courant un peu comme un cobra entame une danse face à la flûte de son charmeur. Je ne lui trouve pas des airs plus engageants que ceux des barracudas. Par contre, le capitaine reste serein et contemplatif face à tout ce petit monde, et poursuit sa découverte aquatique. Une raie vole autour de la chaîne d’ancre, elle épie chaque mouvement des maillons qui révèle sa pitance. Un gros diodon aux yeux câlins et à la bouche pulpeuse nage à reculons et ne nous quitte pas du regard. Aux pieds de la falaise, une rencontre émouvante, un requin dormeur se balade. Il ne fait pas attention à nous. Ses petits yeux persans, scrutent les rochers, il serpente le long des reliefs sous-marins, tranquillement assuré de sa supériorité. Imite-t-il ce convive inattendu dans les parages ? Un serpent gris à pois jaunes se faufile et chasse.

Il y a trop de monde pour moi… je préfère retourner au bateau, laisser le Capitaine à ses balades aquatiques et me munir des rames pour partir à la découverte des falaises en kayak !

Balade en kayak

Le calme est absolu à Chattam. Seuls les cris des fous qui imitent les canards et le bruissement des feuilles agitées par les rafales de vent tapissent le fond sonore… des sternes percent parfois le silence de leurs cris aigus. Elles paraissent toujours se disputer… Passer en kayak sous les falaises est un enchantement. Les pélicans observent tout visiteur. Les fous, rassemblés sur une falaise blanchie par le guano font l’effet d’équilibristes. Ils se mêlent aussi parfois aux pélicans qui les acceptent comme des membres bruyants de la famille. Il est vrai que les pélicans ne sont pas communicatifs. Jamais un son ne sort de cette énorme glotte.

Les parois sont impressionnantes. La végétation s’y agrippe défiant toutes les lois de la gravité. Des grappes de raquettes issues des figuiers de barbarie dégringolent des rochers suspendus. Les cierges des autres cactus se dressent vers le ciel relevant la perspective générale qui aurait plus tendance à rejoindre les abîmes qu’à s’ériger vers le zénith. Un bruit attire mon attention, comme si quelqu’un marchait sur la falaise et faisait débouler sous ses pieds des pluies de petits cailloux. Un iguane, funambule erre parmi les cactus. Cette apparition me donne envie de décortiquer du regard la paroi. Une végétation sèche tropicale a colonisé les pans les plus abruptes des collines. Les cactus règnent en maîtres, mais également les frangipaniers. Leurs fleurs blanches, éparpillées partout sur les flans de la colline, font l’effet de myriades de boules de Noël vaporeuses. Sur une branche, accidentellement verticale, un iguane se repose, pattes ballantes au-dessus du vide, il se paye une sieste au soleil devant l’un des plus beaux panoramas qui soit. Ce point de vue est d’autant plus enviable, qu’il est le seul à pouvoir en profiter. Impossible d’aller le rejoindre, trop scabreux…

Des oiseaux de toutes les espèces tropicales voltigent d’arbre en arbre. Libres, absolument libres, ces falaises leur appartiennent.

Il règne ici une impression de pérennité. Il est difficile en effet, d’imaginer que l’homme s’y installera un jour. Rien n’est impossible, mais en me baladant sur les flots sans faire plus de bruit que le frottement de mes pagaies dans l’eau, j’aime imaginer que Chattam restera à jamais préservée.

Fregate Island.

Dans le Sud-Ouest de l’île, à quelques encablures de Clifton se trouve le mouillage de Fregate Island. Un pain de sucre en marque l’entrée, aux pieds du pain de sucre les fonds sont généreux, mais plus on s’approche de Ashton, la petite ville qui grimpe à flan de colline au fond du lagon, plus les fonds remontent. On est souvent obligé, selon le tirant d’eau du bateau, de loger très loin de la ville.

Il est étonnant de découvrir qu’un promoteur a eu l’idée saugrenue de vouloir bâtir une marina à proximité du village. Des restes de pontons existent encore. Ils ne servent aujourd’hui que comme perchoir pour une famille de pélicans. Ce promoteur a, sans doute, oublié qu’il fallait aux bateaux une profondeur minimum d’eau pour accéder à un port ???

Peu importe ces petites erreurs, le mouillage n’est pas très prisé, et nous nous y retrouvons très souvent seuls. Malgré cet isolement, les barques de pêcheurs passent nous voir et ils nous vendent du poisson. A cette occasion, nous faisons connaissance avec Antony et Bobby, ils pêchent à Chattam et vendent leur poisson tout frais dans les environs. Ils nous invitent à venir découvrir Ashton, leur village.

Tout au fond du lagon, à l’abri d’une colline aux allures de « Tuamotu » un ponton donne accès au village. Un panneau nous souhaite la bienvenue : « welcome to Union Island our friendliness and warmth embrace everybody » (Nous accueillons tout le monde dans la chaleur et l’amitié)

De jolies maisons colorées abritent des familles qui écoutent reggae et derniers rythmes à la mode. Tous disent bonjour en nous voyant. Sans empressement, juste un signe, une oeillade. J’aime cette ambiance nonchalante, simple, naturelle. Des enfants me demandent si le Capitaine sait lui aussi dire bonjour… Ce qu’il fait immédiatement. Ils ont le regard espiègle et le sourire franc de l’enfance…

Des hauteurs du village, nous avons une vue panoramique sur PSV, Tobagos Cays, Mayereau, Palm Island, et le lagon de Ashton resplendit comme s’il était envahi de nuées de joyaux étincelants. Pour compléter notre émerveillement, un voilier impressionnant, le « Royal Clipper » navigue toutes voiles dehors (cinq mâts aux voiles carrées déployées) dans la passe entre les Tobagos et Union. La magie est totale…

Texte écrit en décembre 2005 par Nathalie Cathala