Marquises - Fatu Hiva
ARANUI 3 ambiance inimitable

Lorsque l'Aranui arrive dans les îles des Marquises, la population se met en branle-bas, la journée s'éparpille en bulles d'effervescence joyeuse. Les vahinés sont les reines du jour et nous entraînent dans leurs danses merveilleuses.

Kaoha,

Dès le petit matin, nous sentions que cette journée ne ressemblerait pas aux autres. Depuis quelques jours, de Omoa à Hanavave, les villageois nous conseillent de réserver notre vendredi, car l'Aranui arrive!

Sur le quai des deux villages, les sacs de coprahs s'entassent. L'odeur rance de cocos qui s'en échappe se mélange mal aux effluves de camembert oublié que dégagent les bidons remplis de fruits de nonis. Les bidons vides de gasoil de la petite centrale électrique s'alignent tels des soldats disciplinés. Des régimes de bananes, des sacs énormes de pamplemousses, un amoncellement d'oranges viennent grossir la troupe. Des caisses pleines de sculptures en bois et de tapas s'ajoutent aux bouteilles de gaz vides et aux jerricans qui attendent l'essence. Un gros camion jaune reçoit une toilette digne d'une Rolls-Royce, à côté, une vieille jeep fait grise mine. Les hommes du village, gros bras tatoués, guident une pelleteuse. Elle trimbale les dernières marchandises qui s'empilent dans le capharnaüm de la jetée.

Les vahinés à la peau dorée revêtent leur costume de danse. Les autres femmes du village préparent des étales où elles disposent tapas, paréos multicolores, sculptures de tikis ou de tortues. Elles portent à l'oreille une fleur de tiaré, d'hibiscus ou d'orchidée, leur poitrine cachée derrière d'énormes guirlandes de fleurs, elles sont prêtes à accueillir les invités de l'Aranui.

L'Aranui, troisième du nom est un cargo-paquebot. Il embarque à Papeete les marchandises dont les Marquisiens ont besoin, ainsi que 140 manihii (touristes). Aux Marquises ce bateau est attendu comme le soleil du matin après la nuit. Les îles vivent économiquement grâce à ce lien presque unique qui les relie à l'administrative et commerciale Tahiti. Une fois par mois, les marchandises nécessaires aux Marquisiens sont livrées par l'Aranui et les produits naturels qui leur assurent une ressource financière y sont embarqués.

Pendant longtemps, les Chinois, qui dominent l'économie marchande de la Polynésie, affrétaient des "goélettes" à destination des Marquises. A l'aller, les navires étaient chargés de produits d'épicerie ou tout produit manufacturé. Arrivés sur place, les capitaines échangeaient leur cargaison contre le précieux coprah nécessaire à la fabrication de l'huile de monoï. Cette longue pratique de troc a laissé des marques dans le comportement des Marquisiens qui encore aujourd'hui préfèrent échanger leurs fruits plutôt que de les vendre. Mais, depuis de nombreuses années, la tradition de l'Aranui s'est imposée. Sous la houlette du gouvernement polynésien, le passage mensuel de ce bateau a permis aux populations des Marquises d'accéder au système monétaire.

L'Aranui3 arrive vers midi dans la baie des vierges.
Il a fait le plein à Omoa, au tour des habitants de Hanavave de commercer. L'"Aranui 3" dépose son ancre à l'arrière de L'Etoile de Lune. Son étrave, imposante est chargée de lourdes baleinières. Celles-ci assurent le va-et-vient de marchandises entre le quai et le bateau. Elles ne sont plus en bois depuis 1999. Elles sont désormais en aluminium, poussées par deux moteurs de 225 chevaux.

Les premiers à débarquer sont les commissaires. Ils relèvent tout ce qui sera embarqué sur l'Aranui et tout ce qui en sera débarqué. Ils passent l'après-midi, calculette à la main, à payer ou à rembourser les habitants.

Les passagers arrivent. Deux vahinés, couronnes de fleurs sur la tête, s'avancent vers les convives. Elles tiennent à la main des bouquets de tiarés enveloppés de feuille de bananier. La fleur de tiaré, cadeau de bienvenue, est offerte à chaque nouvel arrivant. Les femmes mariées la poseront sur l'oreille droite, les célibataires sur l'oreille gauche. Les hommes? Et bien qu'ils se débrouillent. Un langage particulier leur est réservé selon leur tendance...

Sur la place du village, en contrebas de l'église, les tambours se mettent en branle. Le son monte entre les versants escarpés de la montagne. La troupe, hypnotisée par l'eurythmie, se réunit autour des musiciens.

Nous avons droit à une démonstration de fabrication de monoï, et à l'explication de l'usage du tapa. Puis, les tambours reprennent leur rythme qui envoûte les sens. Les vahinés, paréo sur les hanches, tête enchâssée dans le parfum de leur couronne de fleurs, suivent les tambours. La danse commence. Les danseurs-guerriers lancent des cris rauques, les vahinés répondent de leurs chants aigus. Les hanches ondulent gracieusement, les bras figurent les vagues de l'océan, les pieds martèlent le sol. Des effluves de tiarés, d'ylang-ylang, d'ananas s'échappent de chorégraphies envoûtantes.

C'est magique, le temps des danses, rien n'existe plus. Le langage des corps et des chants nous entraîne dans un monde insaisissable et sublime.

Pendant ce temps, sur le quai, les barges en aluminium embarquent tout ce qui était entassé. La Jeep et le camion jaune ferment la marche. Il est temps! Car la marée basse complique la manoeuvre. Mais au coucher du soleil, le camion, juché sur l'étrave de l'Aranui est arrimé pour son retour vers Tahiti.

A bord, les passagers profitent d'une croisière de 16 jours où ils égraineront toutes les îles des Marquises ainsi que Fakarava et Rangiroua sur les Tuamotu. Ils se répartissent entre des suites, des cabines ou des dortoirs. La place est chère et elle se réserve des mois à l'avance. La cabine se paye 1 million de francs pacifiques (8400 euros) tandis que la bannette en dortoir se paye 2000 euros. Les prestations, que vous soyez, en dortoir ou en suite, sont les mêmes. Et une Bretonne, Mirella, heureuse de son voyage, nous disait que les repas étaient gargantuesques, l'accueil, dans chaque île, extraordinaire.

Ce vendredi, tout le monde est heureux!

Les passagers de découvrir Fatu Hiva et son décor unique au monde, les villageois de retrouver du tabac, du gaz, et un confort mérité, les navigateurs d'avoir participé à l'effervescence ambiante et des spectacles gratuits. Chacun s'en retourne à son bord, une fleur de tiaré à l'oreille, la tête pleine d'images et les oreilles rassasiées de chants, de musiques et de rires d'enfants.

Ha... les enfants!
Je ne vous en ai pas parlé.

Pourtant, si l'Aranui est le héros de ce jour. Les enfants du village sont mes acteurs privilégiés. Ils enchantent littéralement ma journée. Prise en main dès notre arrivée sur le quai. (Il craignent un peu mon Capitaine qui s'ébat, de son côté, avec les "grands", se résignant à ne plus chercher son Moussaillon). Les enfants me surnomment "Nathalie-Chocolat"... Tout un programme! Ils s'emparent de mon appareil photo et ils canardent plus que moi (si, si, c'est possible!). Tout le monde y passe, surtout la famille! Sachez qu'ils acquièrent rapidement le sens du cadrage et que je m'amuse autant qu'eux. A chaque manifestation, ils m'entraînent et me dénichent une bonne place, ou des friandises à grignoter. Chacun me présente le frère musicien, le cousin danseur, la maman-vahiné, le papa-guitariste...

Un délice de journée où, il suffit de laisser la liberté, l'enthousiasme et la spontanéité exploser.


P.-S. Je ne manquerai pas de vous parler plus tard du Noni, du coprah et du monoï.


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