Marquises - Fatu Hiva
Omoa: un village digne de l'Eden

Kaoha,

Jeudi dernier, nous sommes partis pour visiter l'autre village de l'île : Omoa. Pour s'y rendre deux voies distinctes : la mer ou les sommets volcaniques. Nous goûterons un autre jour aux joies de la randonnée. Alléchés par l'idée de nous acheter du pain frais, nous chevauchons la houle de sud-ouest. Elle frappe la base des falaises. Le spectacle en chemin est grandiose, une succession d'à-pics s'écroulent dans les flots limpides sur 3 milles nautiques.

A l'approche de Omoa, nous découvrons le quai d'accostage : la terreur des équipages du Pacifique! Impossible de s'y amarrer. Nous y sommes par temps calme et pourtant, la mer frappe le quai. L'eau monte et descend avec une régularité de métronome. Elle creuse des vagues profondes. Je ne suis pas férue des montagnes russes et je me souviens d'une lecture où un de nos prédécesseurs explique qu'il faut attendre le haut de la vague. Là, dans un élan qui tient à la fois du calcul savant et d'un désespoir impuissant il faut s'élancer vers le quai, espérant l'attraper au vol.

Très peu pour moi!

Dom pointe du doigt, à l'extrémité de la baie, un quai tout neuf abrité d'une digue! Ha! Les bienfaits de notre vingt-et-unième siècle! Je l'adore notre siècle! La digue et le quai n'existent que depuis 2 ou 5 ans, selon les interlocuteurs. Il paraît flambant neuf et n'a pas encore subi les outrages du Pacifique. Je pencherais pour 2 ans d'existence!

Incroyable que Fatu Hiva soit resté tout ce temps sans un quai digne de ce nom. Une fois par mois, l'Aranui (le paquebot d'approvisionnement des Marquises) s'ancre dans la baie. Des baleinières font la navette entre le rivage et le paquebot afin de débarquer vivres, matériaux de construction... tout produit manufacturé dont les habitants ont besoin. Vous imaginez, l'acrobatie à laquelle les marins se livraient pour maintenir un semblant de civilisation consommatrice sur Fatu Hiva?

Tout ce passé est révolu, et le progrès s'il met du temps à arriver jusqu'ici, apporte du bien-être.

Omoa est sans doute le village où la paix a été engendrée. Enchâssé de montagnes acérées, l'arrière-plan est sublime. A l'entrée du village, un tiki nous souhaite la bienvenue. Nous déambulons parmi les fleurs et leur parfum. L'arôme puissant de l'ylang-ylang nous suit partout. Le tiaré lui ajoute une note musquée. Les fleurs d'hibiscus colorent les jardins de rouge et d'orange, tandis que les frangipaniers, de leur jaune et leur blanc, rivalisent avec l'azur du ciel. C'est un festival de teintes et de fragrances où les arbres fruitiers se frayent un chemin.

Un village digne de l'Eden.

Un cheval nous attend au bord du trottoir... Il se laisse flatter. Nous réalisons soudain que nous n'avons vu ou entendu personne. Sur le quai : personne. Pas un bruit pour nous orienter. Une succession de tikis nous guident vers la ruelle centrale, mais déserte.

Puis, une mélodie sourde nous parvient. Au bout, tout au bout de la rue, un groupe de personnes se dirige vers nous. Nous ne distinguons pas les détails, mais ils semblent tous habillés de blanc. Curieux, nous attendons à l'ombre d'un colossal arbre à pain. Le son du ukulélé nous atteint, suivi du choeur des villageois réunis dans une même procession, ils cheminent vers l'église.

C'est jeudi de l'ascension!
Hors du temps, cela était sorti de nos mémoires!

La mélodie suave nous ignore. Les Marquisiens passent fièrement. Les larmes me montent au yeux. Ensorcelée par les chants, envoûtée par la ferveur des voix, le coeur charrié, sans volonté, je les suis jusqu'au parvis de l'église. Tous les villageois pénètrent dans l'antre sacré. Ils continuent de chanter, ensemble. Je ne parviens pas à déterminer ce qui m'émeut à ce point. Est-ce les voix? La musique? Je ne comprends pas les paroles, ce ne sont que successions exquises de voyelles. Jamais scène quotidienne ne m'aura déconcertée de la sorte...

Je m'efface, par respect de leur intimité. Dom m'attend dehors, nous nous baladons entre les maisons qui possèdent toutes un jardin où fleurs et fruits contribuent à une ambiance généreuse.

Après la messe, les villageois viennent à nous. Nous sommes les seuls étrangers au village, forcément repérables. Quelques-uns serrent la main de Dominique et font un brin de causette. Ils nous demandent d'où nous venons. Ici, ils ne voient pas de bateaux s'ancrer dans la baie. Le mouillage est scabreux. Ils ne nous abordent pas avec cette gourmandise pécuniaire qui anime la population de Hanavave, plus habituée à voir défiler les navigateurs.

L'échange se fait sans intérêt particulier, par simple curiosité de l'étranger qui leur fait l'honneur de visiter leur village. Ils en sont fiers, d'ailleurs, il est d'une propreté irréprochable, chacun balaye devant sa porte, et tout est si net, nous en sommes ébahis tant nous en avions perdu l'habitude.

Un groupe de jeunes hommes m'interpellent et d'un ton gentiment moqueur me demande :
« Vous n'auriez pas envie de photographier des vivants ?»
Je réalise à leur apostrophe que je canarde l'église, les fleurs, les arbres, la rue, les maisons et ... personne. Par respect! Ils n'en reviennent pas! L'un d'eux décroche un énorme pamplemousse au-dessus de sa tête et il se colle à ses trois compagnons pour poser devant mon objectif. Le plus ancien sans malice ôte son tee-shirt pour me montrer ses tatouages!
Une oeuvre vivante en effet!
Un peu gênée, je remets mon appareil dans ma poche. Mais les copains en rajoutent.
« Nous sommes des braves! Les tatouages, ça vient des Marquises! C'est notre culture! C'est pour être beau et perpétuer le langage de nos ancêtres qu'on fait ça. Ailleurs, ils ne seront pas aussi beaux ! Vas y prends des photos! » Chacun me montre son tatouage. La séance de poses s'achève avec de grands rires et des tapes amicales.

Jeanne qui passe par là, les brocarde en marquisien. A moins, que ce soit moi qui soit sous le feu des ses moqueries? Peu importe, cette langue est si jolie qu'on pourrait se faire injurier avec plaisir. A moi de l'interpeler pour me sortir de ces gros muscles décorés. Je lui demande si elle ne ferait pas des tapas? Elle me répond dans un grand sourire et, en m'offrant le bouquet de tiarés qu'elle porte à l'oreille, elle me demande de la suivre!

Je suis ravie. Le tiaré à l'oreille ensorcelle mon odorat. Jeanne me conduit chez sa mère, Juliana. La vahiné, en paréo coloré, aux cheveux blancs, a les yeux qui brillent autant que le feu. Elle m'invite à rentrer dans son faré. Juliana me fait signe de m'asseoir dans le canapé. Je ne sais pourquoi, mais j'ai la sensation qu'il n'est jamais utilisé. Je reste debout, et le temps de la réflexion, Juliana a étalé ses tapas parterre. Elle s'assoit au milieu de ses oeuvres. Je l'imite. Nous passons une bonne heure à discuter assises parterre. Elle m'explique l'art du tapa. Elle m'adopte et me raconte sa vie. Je passe un moment exquis en compagnie de cette vieille dame au regard illuminé.

L'heure tourne, mon capitaine est quelque part dans le village. Il me cherche, sans trop d'espoir de me retrouver, il sait que je suis maître dans l'art de la disparition soudaine. Je prends congé de Juliana à regret.

Nous n'aurons pas trouvé le pain frais pour lequel nous venions à Omoa, mais j'emporte deux magnifiques tapas!
Le tapa?
Oh... veuillez m'excuser.
Il faut que je vous explique, mais pas aujourd'hui. Sachez que c'est un art que ne se perpétue plus qu'à Fatu Hiva. Je vous le dévoilerai dans la prochaine lettre...

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