L'île au coeur chaud!



Lettre de voyage 105– écrite en octobre 2012
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Récit : TANNA Vanuatu



"Il n'existe pas une seule façon de voir le monde. Une pensée unique. Une émotion universelle. Chaque bout de notre belle planète possède ses propres modes de fonctionnements. Et même si, l'humanité partage de grandes similitudes, chaque peuple a pensé sa Terre à l'aune de ce qu'il vit, de ce qu'il a expérimenté, et de ce qui l'attend." Nathalie Cathala


EN FIN DE MESSAGE :

Photos du mois :

Pays de la débrouille (boucherie, pompe à essence).

Pays volcanique et de traditions.


Une réflexion inspirée par le voyage, clin d'oeil aux générations futures.



Résumé


Le coeur chaud de Tanna...

On ne montre de Tanna, l'une des îles les "plus touristiques" du Vanuatu, que le volcan, et peut-être quelques visages peints de jeunes filles spécialement présentées pour les visiteurs. Les touristes venant de Nouvelle-Zélande, ou d'Australie, ne restent en général que 24 heures, voire moins. Autant dire que le volcan est la plus grosse entrée au "box-office touristique" de Tanna. Atterrir, voir le volcan, et décoller. Voilà à quoi se résume la visite de cette île. Ceux qui arrivent par bateau logent à Port Résolution. Ils ont un peu plus de chance à condition que le temps le permette, car la baie sur la face Est et très ouverte peut se révéler houleuse. Mais depuis Port Resolution, les marins trouvent le moyen de visiter le volcan, de faire de belles balades et de traverser l'île de part en part pour effectuer les formalités à Lenakel. Nous avons choisi une autre solution et avons trouvé une famille prête à nous héberger dans sa montagne du "middle bush", au centre de l'île. Nous avons trouvé en Iso, Rachel et toute la famille Kapum, de véritables bonnes âmes et sans eux, nous n'aurions pas ce souvenir ébloui de Tanna. Qui est élue au rang de "notre chouchou" du Vanuatu. Partir du Vanuatu sans voir... que dis-je(?) sans vivre Tanna, aurait été une grosse erreur de notre part!




Bonjour,


Accueil en sourire

En arrivant à Tanna, c'est Rex, le cousin d'Iso, chef du clan Kapum qui vient nous chercher à l'aéroport. Avant d'atteindre le plateau du "Middle bush" nous passons par Lenakel où nous faisons les courses avec la famille. Je signale que Lenakel est "LA ville" de Tanna. Pourtant, les rues en terre battue, les enfants qui jouent sur la plage, les hommes qui ramassent le sable pour consolider leur maison donnent une allure champêtre à Lenakel. Seul le marché bâtit en béton, ainsi que quelques maisons et des panneaux indicateurs marquent la différence avec le "bush" (la brousse). Un détail : ne cherchez pas de transport public, vous perdriez votre temps. Les quelques heureux propriétaires de véhicules tout terrain chargent, sur le plateau arrière, les cousins, voisins, et quelques visiteurs qui auraient été oubliés par leurs hôtes".


A Lenakel, Rex, nous présente le boucher qui découpe avec ferveur un boeuf fraîchement tué. Il se présente comme le cousin d'Iso. Je ne vous raconte pas le nombre de cousins d'Iso que nous rencontrons. La famille Kapum jouit d'une belle renommée, et nous comprendrons d'autant plus la raison à l'aune de la grandeur de son territoire... En attendant, nous découvrons le travail de boucherie à Tanna. La bête ouverte sur un tréteau recouvert d'une bâche en plastique se voit retirer petit bout par petit bout à coups de hache. Je suis surprise, cela ne sent pas la viande qui traîne dans la chaleur, pas de mouches non plus. L'odeur est plutôt agréable, beaucoup plus que la vision. Le cousin d'Iso, amusé par mon regard, me rassure et précise que la viande qui nous est destinée pour le repas est déjà coupée :"de beaux filets!". ( Traître de regard ! Faux témoin de vieilles faiblesses trop occidentales! La prochaine fois que je le retrouverai dans le miroir, je vais lui dire deux mots!)


Maison de village

Par la suite, nous nous arrêtons dans la brousse pour acheter du gaz, des oeufs, des légumes, partout nous retrouvons un bout de famille, et au passage Dom se dégotte des petits bancs à l'ombre qu'il adopterait volontiers pour sa retraite marine! Puis il est temps de passer par la "pompe à essence" (en fin d'article nous vous livrons quelques photos qui parlent d'elles-mêmes). Tout est à la même aune les maisons en matières naturelles plus fréquentes que celles en béton, les toits de palmes abritent les chaumières tandis que la tôle est boudée. Tout est resté très sauvage, même la route! La seule portion acceptable se trouve entre l'aéroport et Lenakel, tout le reste est de la piste. Pauvre Dom, sur Tanna il a su exactement déterminer l'état des vertèbres de sa colonne douloureuse!


L'essentiel est que sur l'île personne ne meurt de faim. Les enfants ont partout de beaux sourires et des yeux lumineux. C'est notre baromètre préféré pour le bien-être d'un peuple. Tout le monde possède son bout de jardin qui nourrit sa famille. Et plus rarement des grandes familles possèdent des dizaines d'hectares de "bush" comprenant la montagne fertile, des rivières, des cascades, et des plages à perte de vue!" C'est le cas d'Iso. Sa richesse est sa terre! Et son trésor est sa famille! Tous les membres d'un même clan sont solidaires à un point qu'on ne peut imaginer. L'entraide est un mot qui trouve ici tout son sens.


Une richesse non monnayable!


Enfants de Tanna

Ils n'ont que très peu d'argent (le cash), même les familles comme celles d'Iso, très étendues, ont de quoi se nourrir, vaches, veaux, cochons, de quoi se déplacer (chevaux)... mais lorsqu'une activité demande de l'argent, le problème est toujours le même. L'argent va aux quelques "grands ressorts". Je le mets entre guillemets, car le prix est celui de grands hôtels, pour un service qui ne suit pas : des bungalows en matières végétales, mais qui disposent de "private facilities" autrement dit la salle de bain et la toilette dans le bungalow et sans partage nécessaire avec le voisin. Tout le reste de "l'hôtellerie" est cher aussi en comparaison du service. Un bungalow approximatif, c'est à dire bancale avec un lit de fabrication maison, des toilettes et la douche glacée à l'extérieur. Quant aux tarifs, ils sont démentiels. La politique générale est de cogner un point c'est tout. La Nouvelle-Zélande et l'Australie qui visiblement ne connaissent pas la crise, et dépensent sans compter sont voisins trop proches pour les ramener à de meilleures appréciations économiques. Si cette propension n'était destinée qu'aux seuls visiteurs, ce serait de bonne guerre. Mais les insulaires eux-mêmes pâtissent de ces pratiques tarifaires, le moindre litre d'essence, de diesel, ou tout produit d'importation coûte tant que la plupart des habitants s'en passent.


L'île de Tanna se situe au sud de l'archipel du Vanuatu à 200 kilomètres de Efaté, l'île principale, soit à une heure d'avion. Elle s'étend sur 40 km de long et environ 10 km de large dans sa partie nord et 20 km de large dans sa moitié sud. Un tout petit monde situé entre les latitudes 19°19S et 19°39S et les longitudes 169°13est et 169°30 est. Un tout petit monde à l'aune de ses mensurations, mais une terre très vaste lorsqu'il s'agit de se déplacer en voiture. Peu importe, l'état des routes ! Celui-ci nous oblige à cheminer à l'allure d'escargots en vacances et nous permet d'apprécier tous les atours de l'île.


Sommet volcanique de Tanna

Tanna est à notre sens la plus belle de toutes les îles du Vanuatu. Elle réunit tous les ingrédients! Il y fait plus souvent soleil que dans le nord de l'archipel, les montagnes dessinent des traits parfaits dans un ciel chargé des poussières du volcan. Les couchers de soleil y prennent une teinte dantesque et reflètent leurs couleurs de chaudrons sur les reliefs. Le rivage de la côte est découpé de falaises, de baies au coeur desquelles se lovent des plages de sable noir où semblent scintiller des millions de diamants... A chaque balade nous ne perdons pas de vue le point culminant de Tanna, le mont Toukosmereu, haut de 1084 mètres, volcan éteint au bout pointu. Sur ses flancs, partout, des villages, des maisons de bambous, de palmes et des familles qui vivent en autarcie.


Il existe cinq langues vernaculaires sur Tanna. La tribu d'Iso utilise le nata, langue proche du naka et du nara. Voilà trois groupes linguistiques qui se comprennent dans le centre et le nord de l'île. Dans le sud, le naha est la langue privilégiée et trop éloignée sémantiquement des 3 premières pour se comprendre entre elles. Du coup, il existe sur cette île de 570 kilomètres carrés, une cinquième langue vernaculaire, le na, qui est selon Iso la "Island Trading language", la langue de tractation, de palabres. Et... nous avons pu remarquer à quel point le "palabre" était sur l'île une activité aussi intense que celle du volcan. Mon Dieu qu'ils causent! Avec les étrangers, les habitants utilisent l'anglais, mais également le français et le bichlamar. Tout cela fait de nos amis de parfaits polyglottes depuis leur plus tendre enfance!


Chez notre ami Iso à Loaneaï

Nous logeons au coeur d'une de ces familles polyglottes. Iso essaye sur nous les réminiscences d'un français oublié, il a invité une cousine francophone pour l'aider et sa femme parle le nata. Toute la famille se relaye pour nous guider dans nos promenades. Le terrain d'Iso est situé sur un plateau de brousse surélevé, qui présente un niveau supérieur presque plat à une altitude de 500 mètres. Il nous emmène faire le tour du propriétaire. Une seule randonnée n'y suffit pas. Nous dévalons les pentes abruptes qui mènent aux plages de sable noir où s'acharne l'écume blanche et scintillante de l'océan. En chemin nous traversons son cheptel de chevaux, de vaches ainsi que les zones où il cultive la patate douce, l'igname, le taro, le chou, le Island cabbigde, les cacahuètes tant appréciées par les autochtones... et toutes ces racines qui font l'alimentation de base des Ni-Vans. Plusieurs cascades magnifiques agrémentent la forêt dense de son territoire. C'est un réel paradis. Puis nous arrivons au plateau qui domine les plages. Iso nous montre les limites de son domaine. Les rivières, de part et d'autre d'une immense plage en sont les bornes. Il nous dit en toute simplicité qu'il nous cèderait volontiers un bout de terrain, là en surplomb de l'océan.


Il nous explique qu'il n'est pas intéressé par la vente de sa terre, mais par son utilisation. Il aimerait que des gens de confiance bâtissent leur maison et qu'ils emploient aux travaux de jardin, d'entretien... la famille. C'est un bon deal! Quelle vue! C'est tentant comme proposition!


Immense domaine préservé de Iso

Iso défend sa terre. Il nous dit combien aujourd'hui, plus que du temps de ses ancêtres, il est difficile de garder sous le joug d'une même famille une terre. A la mort de chaque patriarche, "les gens parlent", nous dit-il. Pour arrêter les ragots, laisser un héritage à ses 5 enfants, protéger les jardins des oncles, des frères, des grands-pères.... il a eu recours, non plus à la coutume, mais aux lois constitutionnelles qui permettent de protéger la propriété foncière. Sur le témoignage de ses parents, grands-parents, le gouvernement a apposé sur son terrain un droit cimenté dans la roche : l'équivalent des bornes cadastrales dans nos contrées.


Les générations actuelles ont recours au droit constitutionnel, pour couper court aux querelles de clans qui autrefois engendraient des guerres sanglantes. La terre revêt aux yeux des insulaires une importance cruciale. Elle nourrit les familles, elle est part intégrante de la survie de chacun. Sans terre, on ne vit pas. Ce n'est sans doute pas un hasard, si lors de la seconde expédition de Cook, Forester demandant comment s'appelait l'île aux indigènes, a reçu comme réponse "Tanna". Tanna est le mot commun à toute l'île pour désigner non pas son nom, mais sa terre, le sol où le fondement même de la culture insulaire. Autour de ces valeurs foncières, la tradition reste, encore aujourd'hui très forte. Les lois constitutionnelles protègent les familles, certes, mais elles ne le feront jamais sans le renfort de la coutume et du respect des chefs.


Réunion de chefs à Lenaken

Le modèle traditionnel de la société à titre forme un ensemble homogène sur les quatre îles du sud (Erromango, Aniwa, Futuna, Anatom). C'est en agencement pyramidal de la société. Où la coutume a gardé toute son influence. Sur Tanna, les grands hommes sont respectés, sur un plan honorifique. Leur pouvoir décisionnel s'exerce surtout lors des grandes cérémonies. Celles-ci scellent les destins des différentes communautés, parcellisent la terre entre les familles, assoient la confraternité dans tout ce que cela signifie de rapports complexes entre les humains. Car si la solidarité est forte, la compétition, les divergences sont légion. Les chefs et les cérémonies de partage de denrées sont là pour calmer le jeu et pour rassembler autour d'un but commun des clans, qui autrefois se battaient : survivre ensemble face au monde moderne dans le respect de la culture ancestrale.


Fait remarquable, la société du sud de l'archipel, contrairement à celle du Nord, est culturellement hiérarchisée, mais elle est économiquement égalitaire. A Tanna chaque famille est un producteur autonome qui ne doit rien aux "chefs" contrairement aux sociétés du nord, où les chefs selon leur grade sont en droit d'exiger de leur villageois une sorte de dîme, sous forme de travail, de produit de récolte ou de cochons...


Tanna est donc divisée en divers territoires, constitués d'un réseau de places cérémonielles matérialisant les chemins d'alliance entre les clans. Le ciment de cette communauté s'exprime dans les cérémonies qui égrainent la vie de Tanna. Nous avons de la chance pendant notre séjour, l'une d'elles a lieu dans le cercle des phratries du clan d'Iso. Celui-ci nous explique que nous allons assister à l'expérience de notre vie et que ce à quoi nous allons assister n'est pas fait pour les "touristes".


Enfants à la fête de Lenaken

Dès notre arrivée à Lenaken, village du centre brousse, Iso demande au Irémëra (le chef de cérémonie) si nous "les étrangers" pouvons assister aux rites du jour. J'imagine un chef, tout en plume de coiffes, vêtu de namba comme nous en avons vu dans le nord de l'archipel. Mais en réalité, nous nous trouvons face à un véritable cow-boy des plaines aborigènes. Il nous accepte volontiers.


J'échappe de justesse au maquillage traditionnel et au costume dont veut me vêtir notre famille d'accueil. Les femmes vêtues de pagnes teintés au naturel (quel travail!) ont le visage peint de couleurs psychédéliques que leur fournit l'argile de leur terre volcanique. Les cheveux sont plantés de plumes colorées. Et au passage, la petite Belinda, sous l'oeil bienveillant de sa maman, m'offre une plume qui pour moi devient un véritable "trophée".


Nous apprenons les us et coutumes au fur et à mesure des prémices du cérémonial.


Maquillages et ornements traditionnels

Une place centrale est définie autour de différents groupes réunissant entre 20 et 70 personnes. Une dizaine de groupes sont réunis en périphérie de la place centrale. Chaque groupe est une tribu voisine et amie des autres qui partagent un même événement : la circoncision des jeunes garçons. Ils ont entre 3 et 12 ans (c'est rare de trouver si vieux, mais cette fois deux garçons de 12 ans faisaient partie de la cérémonie). Ils ont subi, la circoncision par l'incision du prépuce exécutée par le plus traditionnel des bistouris : un couteau de bambou. Après l'opération, les enfants sont entraînés par leurs aînés exclusivement masculins : pères, oncles, grands-pères, dans la brousse, loin de leur mère pendant 3 mois. Là, ils sont initiés à la vie d'homme. D'abord, ils doivent gérer leur douleur. Il n'existe sur l'île aucun anesthésiant, pas de remèdes médicaux de désinfection. Donc, ils soignent grâce à "mère nature" leurs plaies, mais aussi paraît-il, subissent-ils les avanies de leurs aînés qui viennent les visiter la nuit, attiser leurs peurs et les humilier. Bref, de quoi "devenir un homme". Au bout de ces quelques semaines hors du giron maternel, la leçon de vie est censée porter ses fruits jusqu'à la fin de leur jour. Et c'est aujourd'hui que ces enfants reviennent vers leur famille.


Enfants à la cérémonie de circoncision

Pendant leur absence, les clans ont tissé des sacs, des nattes, brodé des tissus, acheté des sarongs ou des dizaines de mètres de tissus colorés. Ils ont aussi planté et cultivé les racines nutritives, élevés des cochons. Pendant des heures nous voyons des montagnes de taros, d'ignames se monter, être couvertes de tissus chatoyants, de nattes tissées, le tout dominé de totems, aux couleurs de chaque clan. En plus de ces offrandes, les cochons et les vaux viennent les uns après les autres s'ajouter aux dons.


Le principe du don est le suivant : la famille du père du circoncis offre à la famille de la mère le plus de présent possible. L'année de circoncision est donc déterminée par la capacité de la famille côté paternel à accumuler les richesses qui vont basculer dans le clan de famille côté maternel. Ceci dans le but de sceller des alliances territoriales.


Pour nous, pauvres "Occidentaux" non initiés ce genre de cérémonie, est une leçon de tolérance et de remise à niveau de nos valeurs.


Sacrifice de cochons

Les cris aigus des cochons et la manière dont ils sont tués sont un crève-coeur. Les hommes munis de gourdins les frappent jusqu'à la mort. Le plus dur est finalement de voir les veaux, partir un à un. Sans rien dire, ils se laissent exécuter. Pas un bruit. Pas une once de réaction. Et toujours en fond sonore les lamentations assourdissantes des cochons. En deux ou trois heures, plus de trente cochons y sont passés, et quelques veaux. Un flot de sang, qui attise la foule. L'excitation des clans est palpable. Pourtant, ce que nous interprétons comme une violence sauvage est ici une "violence" naturelle, sourde, presque sereine. Un reliquat d'un passé de survie, où les clans et leur solidarité étaient la seule réponse à l'inconnu que leur réservaient ces terres au milieu de l'océan où ces peuples se sont établis, il y a 3500 ans. Pour les clans de Tanna, ce qui est violent, ce sont nos enfants qui manquent de respect à leurs aînés, qui consacrent toute leur énergie à la force brutale et virtuelle des nouvelles technologies, sans rien connaître de la nature qui les entoure...


Déjà les enfants reviennent du bush.


Enfant de retour dans sa famille

Un silence lourd tombe sur la foule. Ma gorge se sert, les larmes coulent sans que je ne puisse en maitriser une seule. Les regards de ces enfants... Quel moment émouvant ! L'entrée des hommes au sein des tribus impose le respect. La foule se range sur les côtés, laissant libre la place d'offrandes. Les circoncis entourés de leurs aînés, portant des racines de kava en offrande, et des costumes colorés ainsi que des peintures faciales. Ils sont entourés des hommes, qui posent leurs mains pesantes sur leurs frêles épaules. Les plus jeunes ont les yeux écarquillés. Ils tournent autour des monticules de cadeaux. Tout en silence, les yeux ronds scrutant l'environnement, comme s'ils revenaient de nulle part, ou d'un grand vide effrayant.


Puis, le silence se rompt, les enfants retrouvent leurs mères. Ils arborent dès lors un vrai regard d'enfant avec la sucette que leur tendent les femmes du clan. Les hommes frappent des mains se réunissent au centre de tout, entouré des femmes, qui bondissent au son des claquements de main des hommes. Ils chantent et font trembler la terre à chacun de leurs sauts.


Emotion immaîtrisable pour l'étranger que nous sommes!


Une leçon de vie.


Une autre leçon est celle de vivre avec le présent. Celle de penser que demain tout peut basculer et qu'il ne sert à rien de s'attacher désespérément à ce que l'on possède. Sur Tanna l'avenir est incertain, le volcan Yassur est là tous les jours pour rappeler aux habitants que le futur peut être désintégré par une irruption plus forte que les autres.


Le mont Yasur, volcan actif

Le Yasur est un volcan haut de 365 mètres. Il est réputé l'un des plus accessibles au monde. Toutes les 3 à 5 minutes, le volcan explose. Nous sentons son pouls, le pouls de la terre, et ses poussées d'adrénaline!


De jour le bruit, la cendre et les gros nuages font effet. Mais c'est la nuit qu'il est le plus spectaculaire. Nous sommes aidés par Mademoiselle La Pleine Lune dans nos "expéditions". Dès le crépuscule, chaque éruption est le théâtre d'un véritable feu d'artifice. Du magma en fusion jaillissent des roches incandescentes sans coup férir de deux bouches principales. C'est magique! Hypnotique!


En dehors du cratère, le Yasur offre une foule de caractères qui en font un endroit très particulier. Au pied de la caldeira, la mer de cendre est une vaste plaine gris perle où quelques buissons de pandanus font de la résistance. Plus surprenant! En se rapprochant du cône, qui chaque jour se pare au gré du vent de nouvelles formes, un canyon de cendre agglomérée sur fond de lave refroidie laisse une impression de "western" inachevé. Sur les pentes verdoyantes du volcan vit une population irréaliste. Son quotidien est fait de cendre, de poussière. Elle est engoncée dans l'ombre d'une végétation luxuriante. Elle vit au jour le jour, sachant que demain plus rien ne peut exister. Les enfants se fabriquent des luges, pour glisser sur les "congères" de cendre des bas-côtés de la route. L'atmosphère, l'ambiance que génère un volcan en activité sont une expérience inoubliable. Avant de m'y rendre, j'étais effrayée à l'idée de gravir les pentes d'un cratère actif. Poussée par la curiosité et l'intérêt de Dom, j'ai trouvé là-haut un goût de réelle aventure, un sentiment si vif, si proche de notre coeur planétaire...


Spectacle nocturne

C'est divin!


Lorsque nous sommes arrivés, au Vanuatu, nous avons lu des livres, nous nous sommes instruits, et en quelques jours..., quelques menues semaines, nous pensions tout savoir sur la culture d'un peuple que d'aucuns pensent "sauvage" et "peu développé". Aux semaines s'ajoutent des mois d'observations, de partages et nous allons de découvertes inattendues en stupéfactions sur l'art de vivre "au naturel". Nous serions restés des années et force est d'admettre que nous aurions déclaré, ne plus rien savoir du tout. Nous serions devenus d'humbles spectateurs d'un archipel aux cultures complexes, et divergentes qui pourtant est parvenu à créer un pays uni.




Pays de la générosité et de l'enthousiasme

Pays uni sous la bannière d'un nom que les habitants ont choisi ensemble lors de l'indépendance. Bien que ne partageant pas d'une île à l'autre, d'une province à l'autre, les mêmes langues, les mêmes moeurs, les mêmes us et coutumes, croyances... les citoyens du Vanuatu façonnent ce pays improbable et pourtant bien réel. Si cette qualité, aussi impalpable que puissante pouvait être inscrite au patrimoine de l'humanité, il faudrait le faire de toute urgence!



Merci aux Ni-Vans qui nous ont accueillis avec générosité et enthousiasme A bientôt sur les routes de Nouvelle-Calédonie




Nat et Dom

etoiledelune.net



Réflexion sur le voyage.


Une petite école du Vanuatu

Avant de passer à la prochaine escale, j'aimerais clore avec vous, ce chapitre sur le Vanuatu. Nous y avons passé 4 mois intenses. Quatre mois au plus près de la population, plus proches que nous ne l'avons jamais été en huit ans de voyage, choisissant de vivre "à la locale" plutôt que de rester dans le confort de notre bateau. Ces quatre mois ont profondément changé ma vision de l'humanité. J'avais jusque-là pensé d'escale en escale que la mondialisation était une bonne chose. Retrouvant partout les mêmes produits, et les humains réagissant de la même manière partout. Les politiques, les administrations, et ceux qui les subissent reproduisant, à grosses mailles, les mêmes carcans.


Je me sens citoyenne du monde et partie intégrante d'un grand peuple planétaire, et c'est en cela que j'aime ce mot "mondialisation". J'ai la sensation, peut-être très naïve, qu'il lisse les conflits, qu'il détend l'atmosphère et qu'il permet la libre circulation de tous les êtres. A l'heure où l'Europe reçoit le prix Nobel de la paix, cette notion "sans frontière" me parle plus encore.


Institutrice convaincue malgré le manque de moyens

Pourtant, au Vanuatu, je suis obligée de nuancer mon propos. En huit ans de vie sur l'eau, j'ai vu défiler une partie du monde, comme on voit un film sur un écran. Sans jamais, même si nous tentons à chaque fois de tisser des liens forts avec la population, sans jamais dis-je intégrer réellement, profondément les modes de vie. Nous étions spectateurs. Au Vanuatu, nous avons partagé le quotidien, et cela change tout l'angle de vue. Cela ouvre beaucoup plus de perspectives.


Vivre en harmonie tous ensemble est une idée que je défendrai toujours. Lisser les conflits pour arriver à la paix, cela aussi j'y adhère. Mais, la mondialisation n'apporte pas seulement la paix. Elle entraîne un flot de bouleversements, une uniformisation des habitudes humaines qui n'est peut-être pas ce qu'il y a de mieux pour tout le monde. Lorsqu'on voit de case en case, de bario en bario d'Amérique latine, les mêmes toits de tôle se répéter. Leur rouille inéluctable s'incruster partout, des îles de la Caraïbe, à celles de Polynésie. Le béton ravage l'espace, et la consommation de produits tels que le riz, les graisses de viandes, les sucres néfastes (...) progresse telle une pandémie. Peu à peu, les peuples abandonnent leurs traditions pour adhérer au rites économiques des pays occidentaux. Je ne suis pas certaine que cela représente une réelle avancée, une réelle accession à la "richesse".


Tous les dons seront utilisés

Qu'est-ce que la "richesse"? Est-ce de gagner quelques sous aussitôt dépensés pour acheter le dernier téléphone, la dernière télévision grand écran, ou l'immonde Hummer? La richesse n'est-elle pas dans le respect de valeurs ancestrales? Le trésor le plus précieux n'est-il pas de préserver sa terre afin qu'elle soit généreuse avec les générations futures?


L'ouverture ( voire la suppression ) des frontières est un bien, pour les êtres, mais l'ingérence politique, économique et la propagation d'un mode de consommation à tout va, n'est pas à proprement parler une "ouverture". Comment empêcher les grands consortiums d'envahir tous les pays de produits inutiles dont on n'arrive pas à se défaire même lorsqu'ils sont hors d'usage?


Ce débat est vaste et ne se résume pas à quelques phrases. Il demande une réflexion profonde, de poser des jalons désintéressés, raisonnables, tenant compte de chaque particularité de chaque pays, afin que chacun évolue à l'aune de son environnement et puisse ne pas dépendre de la religion monothéiste du dieu Argent. Ô grand Divin qui laisse choir les plus grandes illusions dès qu'il régente nos vies.


Institutrice dévouée et enthousiaste

Pour saluer une dernière fois le Vanuatu, et étayer pour les générations futures mon propos, je vous livre un clin d'oeil d'écoles de brousse. Nous avons rencontré partout, des jeunes institutrices qui éduquent les tout jeunes enfants (2 à 7 ans ) et les préparent à l'école supérieure avec les moyens du bord. Elles ont un sourire, une foi en leur mission qui force l'admiration. Elles bâtissent des huttes en bambou, où l'électricité fait défaut. Des classes spartiates et sombres, où nous voyons gisant sur le sol des ordinateurs inutilisables livrés par les "grands" voisins. Ils servent moins qu'un bâton de bois qui aidera à planter l'igname. Peu importe, rien ne décourage ces combattantes de l'éducation, elles enseignent la langue vernaculaire, l'anglais, parfois le français et le bichlamar. Elles apprennent aux enfants à nettoyer leur classe avant d'entamer le week-end, à ne pas gâcher les craies ou les pages de leur cahier. A respecter tout ce qui les entoure : de leurs aînés à la nature. Elles aident ces enfants à devenir les adultes de demain. Qu'ils sachent ce qui existe partout dans le monde, mais qu'ils sachent aussi garder leur terre et leurs valeurs intactes.


C'est un pari audacieux, que le Vanuatu peut réussir à condition que les aides venues des pays dits développés se fassent de manière cohérente. Trop souvent, les voisins pensent à se dédouaner d'une générosité bâclée et totalement intéressée en se débarrassant de surplus d'une technologie surannée dont les déchets sont impossibles à gérer sur ces îles hors du temps. Si seulement, ces voisins cessaient de lorgner ces territoires dont ils sous-estiment l'indépendance! Si seulement, ils dressaient un cahier des charges des vrais besoins et qu'ils livraient, sans plus aucune arrière-pensée, de vrais outils pour façonner l'avenir des enfants du Vanuatu... Et sinon, qu'ils laissent le Vanuatu grandir à son rythme.




Photo du mois

TANNA : Pays de la débrouille et de la simplicité




Volcan et cérémonie hauts en couleurs




 
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