WALLIS: Une terre au bout du monde



Lettre d'escale 101– écrite en mai 2012
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Récit : traversée Bora-Wallis et séjour à Wallis



Timbre commémoratif de l'arrivée de Wallis sur Uvea

"Le roi Niuliki inquiet de la raréfaction de ses sujets qui disparaissaient en festins prit en 1830, l'initiative courageuse d'en interdire (…) la consommation"
Extrait des souvenirs du Résident David à Wallis et Futuna en 1933/1938


PROGRAMME DE NAVIGATION

Attente d'une ouverture météo pour départ sur Vanuatu puis direction Port Moresby (Papouasie Nouvelle-Guinée). Environ 2000 milles nautiques.


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Deux albums photo en musique sur Wallis :

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EN FIN DE MESSAGE :

La photo du mois : Nos Saint-Bernards de Wallis...

La légende de la cérémonie du kava

Lexique wallisien - français

Bibliographie



Résumé


Cap à l'ouest à la tombée du jour

En passant de la Polynésie vers la frontière de la Mélanésie, nous remontons le temps. Non seulement, parce que nous passons la ligne de changement de date, mais aussi, par l'aspect historique des deux TOM Pouce français que sont Wallis et Futuna. Toutes deux sont enchâssées dans une gangue d'us et de coutumes séculaires ou se mêlent un paganisme diffus et une ferveur catholique touchante. Nous assistons à l'incroyable conservation d'une mémoire ancestrale grâce à une fidélité solide à la tradition orale. Celle-ci a survécu pendant plus de 3000 ans. Creuser leur Histoire, c'est ouvrir nos âmes, trop dressées par l'occidentalisme, au plus profond dépaysement.


Nous vous emmenons au pays des descendants des navigateurs du Grand Sud, des guerriers cannibales, des conquérants acharnés, mais avant de pénétrer dans la passe de Honikulu, il vous faudra, comme nous, passer par une épreuve initiatique : la traversée de la zone de convergence du Pacifique Sud Ouest.



Bonjour,


1500 milles de navigation vers Wallis

Pendant la traversée entre Bora Bora et Wallis le vent a revêtu toutes les composantes de sa rose préférée. Il est resté raisonnable en force et n'a pas dépassé 35 nœuds dans les rafales. Il nous a souvent laissés, voiles pantelantes dans une mer brouillon, où les vagues perdant leur sens de l'orientation se croisaient sous notre coque. Finalement ce qui nous a gênés le plus c'est la zone de convergence du Pacifique Sud. Elle engendre d'immenses nappes d'orages qu'il faut au pire traverser, au mieux contourner. Dans les zones orageuses, on s'attend à tout : forces et directions de vent aléatoires et spectacle pyrotechnique gratuit. Certains flashs nous ont rasé "les moustaches" de près. Je vous assure que dans ces moments, on tomberait presque à genou dans le carré pour prier tous les éléments de la nature de cesser de nous prendre à témoins de leurs sempiternelles querelles domestiques. Six jours, sept nuits d'orages, gros stress à bord, car chaque fois, nous pensons à l'électronique, et toutes ces aides à la navigation qu'une seconde de malversation orageuse pourrait anéantir.
Bref, un coup de foudre, oui, mais pas entre le ciel et notre Etoile !


Une fois de plus, la chance est avec nous, et nous nous présentons, notre Etoile et nous, au mieux de notre forme, au bout de treize jours de navigation face à la passe de Honikulu au sud du lagon de Wallis.


Arrivée à Wallis en compagnie des dauphins

Michel, l'ange gardien de Wallis Radio, nous appelle sur le canal VHF 16 alors que nous sommes encore au large. Nous avions correspondu par courriel depuis Bora. Son adresse nous avait été communiquée par nos amis navigateurs Guy et Isabelle du bateau Por's Per Aim. Michel nous guide vers le mouillage le mieux protégé du lagon qui se trouve également au pied de sa maison.


En jetant l'ancre, nous retrouvons un plancher aussi plat que du carrelage. Et nous réalisons que nous sommes « au bout de la Terre ». Nous sommes exactement à 180° de notre point de départ. Impossible d'aller plus loin, et Dom, dans son grand esprit cartésien me dit :
« A partir de maintenant nous cessons de nous éloigner, la prochaine nave nous nous rapprocherons ! ».
Cette observation nous plonge dans une réflexion sur notre voyage. Lorsque les gens nous parlent de notre navigation, ils disent souvent « votre tour du monde ». Pour être francs, nous n'avons jamais eu l'idée de faire un tour du monde, car cet itinéraire mènerait forcément notre étrave à revenir vers son port d'attache (qui porte trop bien son nom!). Cela me fait penser à une soustraction 1-1=0 ou 180°-180°= retour à la case départ. Il n'y a rien de plus triste que de faire autant de chemin pour rentrer chez soi.
Ne trouvez-vous pas ?


La passe de Wallis après 13 jours de navigation

Le plus intéressant d'un voyage n'est pas son but, mais son parcours ou ce que nous vivons : l'évasion, la liberté ! Nous imposer pour ligne d'arrivée le point de départ, c'est tourner en rond. Et nous aurions trop la sensation d'annuler les expériences en rechaussant nos veilles charentaises au coin de la cheminée que nous rallumerions après tant d'années où la cendre refroidie aurait imprégné les murs.


Dès la deuxième année de notre voyage, nous savions que nous ne voulions pas « rentrer ». Cette constatation au lieu de nous projeter en « mode retour » pour les prochaines navigations nous pose sur les rails d'une nouvelle quête, celle qui nous permettra d'assouvir le plus longtemps possible notre curiosité de notre belle planète.


Peut-être pour passer à une autre formule de voyage ?
Céder à l'appel de l'Asie...


Entrée dans le lagon de Wallis

Pourquoi ne pas pousser nos investigations plus loin à l'intérieur du grand continent asiatique ? Le bateau est un formidable véhicule de liberté, il ouvre (sans jeu de mots ou si peu...) l'horizon et sur ses 360° de possibilités il dilate nos sens, élargit le champ des possibles. Puis, lorsqu'il nous a tout offert, il engendre d'autres besoins. Je dis souvent que les escales sont comme de merveilleux cadeaux, bien emballés dans un beau rivage au cordon coloré qui l'enveloppe. Mais, lorsqu'on aborde plus qu'une île, il nous est difficile d'abandonner le bateau en lisière de Terre et d'ouvrir ce beau cadeau. Nous restons face à l’emballage.


Nous ne sommes qu'au début de notre réflexion, et nous verrons où elle nous mènera.


En attendant, nous sommes à Wallis.


Escale désirée depuis l'Europe, cette île était pour nous le « must » du Pacifique. De fait, elle est légèrement décentrée par rapport aux grands sillages tracés par nos collègues marins. Seule une vingtaine de voiliers y font escale chaque année, nous sommes le troisième bateau à pénétrer dans la passe en 2012. Avant nous, un catamaran japonais est resté deux jours, et un équipage germano-norvégien fait du kite dans le nord du lagon. Une auberge accueillerait sur l'île quelques touristes par an. Assurément des « excentriques » vus que le seul moyen d'arriver ici est l'avion depuis Nouméa dont le billet coûte (au meilleur tarif!) pour 3h30 de vol la modique somme de 1000 euros. Autant dire que le tourisme n'est pas la manne qui fait vivre Wallis.


Retour au calme dans le lagon

Wallis se dévoile sur l'horizon au petit matin. Le ciel s'est enfin dégagé, un grain résiduel passe sur Uvea, l'île principale, mais il aura gagné le large lorsque nous pénétrerons dans le lagon (Uvea était le nom de l'atoll et ses île avant 1767, année où l'explorateur anglais Samuel Wallis débarqua dans le lagon et lui donna son nom).


Une dizaine de dauphins accompagnent notre étrave vers la passe. J'adore les voir, et plus encore après une longue navigation désertique. Pendant treize jours nous n'avons rien vu, quelques oiseaux pélagiques, mais pas un dauphin, pas un poisson, pas même un bateau. Les dauphins marsouinent à l'étrave, j'entends leur souffle puissant. C'est signe de chance, signe de bienvenue, un signe de la vie qui nous dit : 
« vas-y tu es sur le bon chemin ! »
L'océan, dans sa sombre livrée de mauvaise humeur chronique reste dehors.


Dès le franchissement de la passe, nous avons un sentiment de familiarité. Dom et moi, ensemble, nous disons : « ça me fait penser aux Perlas ». Oui, il y a la même ambiance. La sensation que l'homme y est discret. Uvea n'offre pas de relief auquel accrocher notre regard. Mais, par une extrême délicatesse des contours, elle repose nos corps passablement chahutés par l'océan.


Au mouillage sous le vent de l'île

Tout n'est que douceur sans la moindre aspérité. Le soleil éparpille des milliers d'étoiles scintillantes sur un plan d'eau ridé par une légère brise où se mire une quinzaine de motus.
Pardon... de Nuku !
Ici l'on ne parle plus le tahitien, mais le wallisien qui entretient néanmoins une parenté avec le marquisien et le tahitien. Les îlots posés comme des chapeaux melon réfléchissent sur l'eau polie par le soleil une végétation prolixe d'arbres nourriciers : cocotiers, bananiers, arbre à pain... La terre est grasse et généreuse, souvent arrosée par un ciel prompt à lâcher des grains. La végétation est décuplée par une température qui ne descend jamais sous 26°. Malgré que Wallis soit posée sur 13°20 de latitude sud, le climat est équatorial, soumis à l'infatigable zone de convergence, elle ne subit pas de variations de température, elle est largement arrosée et tombe sous les caprices de coups de vent erratiques. Les moustiques adorent et se montrent particulièrement attentionnés envers les chairs nouvelles que nous leur proposons, bien malgré nous, lors de nos descentes à terre.


Depuis les hauteurs d'un îlot

J'ai pris pour règle de vie de ne jamais comparer une escale à toute autre. Pourtant, si je veux être honnête, j'avoue chercher les « couleurs -lagon » qui ont illuminé mon regard pendant deux ans. Je cherche en vain. C'est beau, mais d'une autre façon, et je reviens à cette certitude : « il ne faut jamais chercher la comparaison ». La lumière s'étale différemment, la polychromie lagonnaire s'exprime autrement. Ci et là, en grimpant au sommet des îlots, je retrouve des turquoises, mais l'impression générale est particulière à Wallis. Il aurait fallu que je survole Wallis en ULM, mais celui-ci s'est craché en mars dernier, avec à son bord, notre précieux ami Michel, qui a eu beaucoup de chance !


Avec la générosité qui le caractérise, il me confie les photos qu'il a faites en survolant Wallis, il est indéniable que les teintes du lagon sont exceptionnelles et qu'elles n'appartiennent qu'à lui.


Au cours de notre séjour et à la faveur d'accalmies climatiques, Michel, nous balade dans l'île et nous mène à toutes les curiosités qu'elle recèle. Le premier objet d'étonnement se fixe sur les nombreuses chapelles, églises et cathédrale qui égrainent les 3 communes de l'île.


L'un des nombreux édifices religieux

Les prêtres et bonnes sœurs subirent, dès leur première arrivée en 1836, plus souvent le supplice du Umu Kai kai (littéralement four à festin) qu'ils n'eurent l'occasion d'administrer les saints sacrements du baptême. Il en est ainsi de Saint Pierre de Chanel qui fut dégusté par quelques chefs tribaux craignant que le « nouveau Dieu » fasse de l'ombre à leur séculaire autorité. L'évêché n'arriva que trop tard et se fit remettre du saint homme quelques restes qu'il éleva au rang de reliques. Celles-ci sont aujourd'hui vénérées par toute la population, descendante des amateurs de chair humaine.


Quelques pionniers échappèrent aux cannibales, et remplirent avec ferveur leur mission de convertir les « bons sauvages » en « fidèles catholiques ». Mais, tous succombèrent à la voracité des moustiques inoculant l'éléphantiasis.


Chapelle Ste xx

Un homme, Mgr Bataillon, qui porte admirablement bien son nom, luttera tout au long de la seconde moitié du 19e siècle et jusqu'à sa mort afin de convertir toute la population de Wallis. Résultat : aujourd'hui encore les Wallisiens n'envisagent pas la vie autrement qu'au travers des préceptes d'une bible adaptée aux couleurs locales. Chaque dimanche, les églises font le plein. Jusqu'en 1960, le manque d'assiduité aux messes était puni d'amendes infligées par le roi converti et inspirées par la sainte Église. Chaque office était (et est encore aujourd'hui) surveillé par des « Ofisa » sorte de Garde Suisse, affublé d'une Tao Vala (ceinture de fibre) et d'une lance en bois finement sculpté. Les absents étaient visités par les chefs et prêtres et devaient fournir en compensation de leur impiété : cochons, tarots ou racines d'ignames. Lorsque le contrevenant était trop pauvre, les « inquisiteurs » se servaient à même les gamelles qui cuisaient sur le feu. Ce racket ne prit fin que dans la seconde moitié du vingtième siècle.


Pourtant, si vous interrogez les Wallisiens d'aujourd'hui, personne ne vous parlera en ces termes de la religion catholique. Soyons sincères, et la moindre des choses est de transmettre leur sentiment. S'ils sont moins pratiquants aujourd'hui qu'autrefois, ils respectent « comme parole d'évangile » tous les exigences des prêtes. Pour preuve : la campagne wallisienne est un réservoir inépuisable de croix, de calvaires, d'oratoires et de chapelles. Chaque édifice est fleuri quotidiennement et orné de « manu » (paréo) coloré. Les chapelles sont toutes dédiées aux Saints Martyrs du Pacifique ou d'ailleurs. Car aux côtés de Saint Pierre de Chanel, nous trouvons Jeanne d'Arc (!)


Chapelle Ste Jeanne d'Arc

Celle-ci reçut récemment un fervent hommage. Sur la commune toute proche de notre mouillage se dresse une chapelle qui prend les allures d'une réelle cathédrale. Le prêtre du coin ne supportait plus la modestie de l'édifice qui existait depuis belle lurette. En 1996, il commande à ses ouailles une nouvelle œuvre. La commune tout entière se dresse, comme un seul homme, derrière ces bonnes paroles. Ceux qui ont un emploi fournissent grâce à leur salaire les matériaux, tandis que ceux qui sont « au chômage » se mettent à l'oeuvre. Un des villageois se proclame lui-même architecte, il est, le plus souvent illettré, inapte au moindre calcul. Sans la moindre esquisse posée sur le papier, il commande les travaux. L'île regorge de basalte, de pierres de corail, et de bois. Des échafaudages improbables se montent. Un quelconque inspecteur des travaux publics passerait dans les parages, il interdirait aussitôt le chantier. Quatre ans de dur labeur, sans que le moindre accident soit à déplorer, et en 2000, la chapelle Sainte Jeanne D'Arc voit son premier office se dérouler en grandes pompes.


Le plus stupéfiant de cette histoire est que chacun des 19 villages de l'île a bâti dans les mêmes conditions les églises et chapelles qui égrainent la campagne wallisienne. Et qu'elles n'ont été, en général, édifiées que pour un seul office par an.


Les nombreuses offrandes

Mais quel office ! Ça vaut le détour !
Avant la messe, les villageois apportent ce que l'on nomme ici leurs « katoaga », ou offrandes. Celles-ci se composent d'un panier tressé de pandanus rempli de racines d'ignames, de tarot et de fruits d'arbres à pain cuits. Sur le panier est posé, le ventre à l'air, un cochon qui a été tué et cuit au « umu » (four enterré) pour l'occasion. Par-dessus le cochon on peut à l'occasion trouver des nattes hautes en couleur. Il n'est pas rare de compter plus de cinquante paniers surmontés de cochons sur la place du village. Autrefois, en plus du cochon, il était bien vu d'ajouter dans le « katoaga » un homme cuit. Mais rassurez-vous, ces temps sont révolus depuis l'avènement de la religion catholique.


Pendant que les chants, très mélodieux s'échappent de la nef, les mouches jouent leur concert autour de la viande qui lentement se faisande au soleil. Après la messe, les chefs de villages se réunissent, assis sur des nattes en plein soleil, et têtes découvertes, autour de la cérémonie du kava.


Billets offerts aux danseuses

D'autres nattes sont étalées à l'ombre d'un fale communautaire pour accueillir les danseurs et les danseuses. Nul n'a pu me dire, si autrefois, avant que la religion ne pèse sur les mœurs wallisiennes, ces danses s'apparentaient à celles auxquelles nous avons assisté en Polynésie. Mais le spectacle de Wallis se révèle en tout point différent. Le mouvement, la grâce du corps sont enveloppés dans d'épaisses robes missionnaires affublées de guirlandes "de Noël". On ne décèle dans leur art aucun travail chorégraphique, aucune partition musicale (j'entends à l'aune d'une oreille occidentale). Des successions de sons peu harmonieux, un déplacement plus qu'un élan gracieux, voilà à quoi se résument ces manifestations. Par contre, si l'art n'est pas de mise, quelle débauche d'économie ! Tout au long de la représentation, les chefs ainsi que n'importe quel villageois se succèdent auprès des danseurs et danseuses, qu'ils affublent de billets de banque. Plus la danse s'éternise, plus les intervenants sont décorés, dans leur chevelure, dans leur corsage de coupures de 5000 ou 10000 francs pacifiques (40 euros, 90 euros). En plus de ce costume qui s'enrichit au rythme de l'après-midi, un énorme panier de pandanus est rempli des mêmes billets. Des sommes faramineuses sont ainsi déployées sur les jolies nattes colorées qui servent de scène. La plupart des spectateurs s'endettent pour participer à ce fakapale (offrande).


Enfants en tenues de cérémonie

Les nattes sont faites de tresses de pandanus et constituent l'un des cadeaux les plus appréciés par les Wallisiens, lors des mariages, des naissances ou de simples retrouvailles. Offrir une natte est une marque du plus haut respect de ses hôtes. Ne cherchez pas à en ramener comme « souvenir »! Bien que les femmes de l'île passent tout leur temps à les tresser, les nattes font partie de la tradition et non de l'artisanat local commercialisable.


Les Wallisiens s'offrent également des « siapo ». Ce sont également des nattes, celles-ci peuvent mesurer plus de 30 mètres de long. Le siapo n'est pas polychrome, mais teinté de couleurs de la terre et de dessins géométriques, il sert de linceul. Tout bon Wallisien garde précieusement chez lui, son siapo. Les rites de l'enterrement sont scrupuleusement respectés et organisés par les chefs de village. Sans leur accord la personne défunte ne sera pas enterrée. Pour avoir droit à une sépulture sur la terre wallisienne, il faut être Wallisien ou marié à un autochtone, sans quoi le corps est expédié vers sa terre d'origine. Le rapport à la terre, au foncier est ancré dans les mœurs. Toute personne étrangère ne pourra jamais posséder le moindre bout de terrain wallisien.


Offrandes d'une fête traditionnelle

Les cochons et les racines comestibles quant à eux sont la base de l'économie locale. Le cheptel de cochons est le baromètre de richesse d'une famille. Il sert d'offrande, mais c'est également la monnaie par excellence du « fakalelei » (demande de pardon). Quoi qu’un Wallisien ait commis comme faute : vol ou même meurtre, cela se règle par le « fakalelei ». Deux semaines avant notre arrivée sur Wallis, un jeune homme a « malencontreusement » tué sa fiancée. Au cours d'une fête entre jeunes, un peu trop arrosée (la consommation d'alcool est l'un des problèmes majeurs dans toute l'Océanie), le jeune homme a manipulé le fusil familial, il était chargé, le coup est parti, en quelques secondes la fête a tourné au cauchemar. Les gendarmes ont tout de suite investi les lieux, le jeune homme incarcéré à Nouméa. Mais les familles ne supportent pas que cela se règle de manière judiciaire. La famille du jeune homme a demandé à celle de la défunte jeune fille de « faire la tradition » ou « fakalelei ».


Après les funérailles de la jeune fille, les deux familles se sont réunies pendant plus d'une semaine. A l'issue de cérémonies de kava, et d'interminables palabres, la famille de la jeune fille a retiré sa plainte devant la justice, pour transformer la requête en homicide involontaire. La famille du jeune homme en dédommagement ou fakalelei a offert 95 cochons. L'affaire est close. La justice française ne suivra pas son cours.


Je vous laisse à votre stupéfaction, car ici, nous sommes bien loin de nos racines occidentales.


Le palais royal

Le caractère discret, timide des Wallisiens épaissit le mystère de pratiques où l'autorité du roi et de l'église amenuisent l'effet des lois du pays dont ils dépendent. La France envoyait naguère ses émissaires pour gérer l'administration des territoires outre-mer. Aujourd'hui ceux-ci se cantonnent à un rôle de fonctionnariat extrêmement bien payé. Petit à petit le peuple wallisien a gagné ses lettres de noblesse, a gravi les échelons pour former son élite : évêques, députés, sénateurs, ou président d'assemblée. L'éducation, la religion et la politique sont entre les mains des enfants du pays. C'est tout à l'honneur de la France, que l'on ne peut pas qualifier ici de « colonisateur ». Elle offre son protectorat, elle finance les hôpitaux, les écoles, des soins de santé gratuits et toute une infrastructure afin que les Wallisiens ne soient pas cantonnés en marge du mode moderne. La France ne peut ici en aucun cas être accusée d'opportunisme accapareur vis-à-vis d'une population qui ne dispose d'aucune ressource naturelle exploitable. De là à en conclure, que la France joue un rôle de mécénat pour ce TOM Pouce du bout du monde, seule terre qui ne dispose pas du réseau téléphonique sans fil, la VHF étant le seul moyen de communication portable. L’internet à bas débit est l'apanage de la modernité qui s'installe avec difficulté, et qui ne laisse aux habitants que l'usage d'un seul distributeur de billets qui est resté hors-service durant tout notre séjour.


Préparation du Kava

En tout cas, Wallis et Futuna sont les deux seuls territoires français dont l'autorité revient aux rois locaux. A Wallis, il est seul au pouvoir, et dispose d'un palais sur la place centrale de Mata 'Utu la « capitale » de l'île. Le roi actuel (Hau ou Lavelua) se nomme Faupala Kapeliele. Il était le premier ministre du précédent Lavelua qui régna pendant plus de quarante ans. Le roi est le chef suprême du droit coutumier. Sous lui, trois « pules » administrent les trois districts de Wallis et sont chargés de transmettre les ordres royaux, aux chefs des villages. Les assemblées ont lieu dans le « fale fono ». Fale signifie « maison » et ressemble au mot tahitien « faré ». « Fono » est le terme qui désigne la voix, ce qui est dit, en somme les nombreux palabres souvent associés à cette fameuse cérémonie du kava.


La société wallisienne reste très « machiste », puisque les femmes ne participent pas aux cérémonies principales. Lors des grands repas, elles ne viennent à table qu'après que les hommes ne soient rassasiés et ne la quittent. Ce sont des pratiques encore régulières au 21e siècle ! Elles remontent, ainsi que l'organisation politique et sociale de la société wallisienne, aux temps où des navigateurs hors pair affrontèrent l'océan à rebrousse-poil.


Wallis est un royaume en miniature vieux de 3000 ans.


Pirogue traditionnelle

Des marins austronésiens quittèrent les côtes de l'actuelle Papouasie Nouvelle Guinée 1500 av. J.-C.. En moins de cinq siècles, ils atteignirent les Tonga et les Samoa, colonisant tout ce qu'ils trouvaient comme terre sur leur passage. Grâce aux vestiges de poterie dite « Lapita » retrouvés sur chaque île, les archéologues et ethnologues ont pu pister la progression de ces conquérants des mers du Sud. Sur Uvea (nom vernaculaire de Wallis) cette poterie réalisée à l'aide de peignes appliqués sur la pâte avant la cuisson, a révélé une présente datant de l'an mille trois cent av. J.-C..


Les premières populations gardèrent un contact étroit avec leurs familles restées sur Tonga, Samoa, Fidji. Puis les rapports s'espacèrent, la population s'étoffa, et se divisa en plusieurs ensembles politiques autonomes régis par des chefferies. Apparurent, alors, des rivalités de territoire, des guerres intestines. Uvea évolua en vase clos pendant près de 2000 ans.


Autour de l'an mille apr. J.-C., les Tongiens exercèrent une politique expansionniste dans la région. Les Tu'i Tonga (roi tongien) se montrèrent de véritables Napoléons de l'Océanie, organisant des expéditions maritimes belliqueuses sur leurs voisins. Wallis succomba vers 1400 au régime des Tu'i Tonga. Ceux-ci construisirent des forts dignes de Vauban, dont l'exemple le plus représentatif est le Talie Tumu situé dans le sud de l'île. Aux dires des archéologues, ce fort est l'une des plus belles réalisations de la région des bâtisseurs tongiens


Paulaho 37ième Tu'i Tonga

Le Talie Tumu est un complexe défensif constitué de hauts et épais murs de pierres sèches qui ont traversé par leur robustesse les offenses des guerres et du temps. Les points accès sont façonnés en chicanes, des fossés entourent l'ensemble, des pièges farcis de pieux aiguisés attendaient les belligérants, des postes de guet, des caches d'archers, des routes fortifiées reliaient les forts entre eux. L'ensemble était organisé en vue de victoires certaines. Les chefs locaux n'avaient devant le déploiement du génie tongien, aucune chance.


Le Talie Tumu fut édifié en 1450 par le 23e Tu'i Tonga du nom de Takalaua. Ce qui me fascine le plus dans l'Histoire tongienne associée à celle de Wallis, c'est la pérennisation de l'Histoire des dynasties. Aucune des nations d'Océanie ne possédait l'écriture avant que l'Européen ne vienne y mettre son grain de sel. Les scientifiques d'aujourd'hui ont pu établir une généalogie complète des rois des Tonga et de Wallis grâce à la tradition orale encore vivace aujourd'hui.


Des hauts faits de guerre, des pratiques sanglantes et cannibales, la naissance des chefs, leur mort, tout est consigné dans la mémoire des anciens, qui pour la plupart ne parlent encore que le wallisien. Cette fidélité se marie sans l'ombre d'une notion d'incongruité aux pratiques catholiques venues se greffer sur un fonctionnement hiérarchique bien établi. Pour que la « sauce » prenne, il a fallu bien évidemment convertir Lavelua (le roi de Wallis). Celui-ci officie dans son palais lilliputien jouxtant la monumentale cathédrale de Mata 'Utu.


Messe de la Sainte Jeanne d'Arc

Toute réunion des chefs tourne inévitablement autour de la cérémonie du kava. Celle-ci remonte au quinzième siècle et fut instituée par les Tu'i Tonga (rois conquérants tongiens). Elle est à l'origine d'une véritable transformation sociale, qui eut pour but de renforcer l'autorité d'un chef suprême. De montrer la relation subordonnée du peuple au chef devenu « tapu ».


Lavelua est le gardien d'un ordre politique aristocratique très élaboré. Celui-ci est entièrement basé sur un système de chefferies institutionnalisées par la cérémonie du kava. Cette mixture, imbuvable pour le commun des Occidentaux est donc le lien inaltérable entre les chefs. Avec les palabres qui accompagnent la cérémonie, le kava est le ciment d'une tradition qui n'est pas prête de céder sa place au modernisme.


A plus, pour découvrir d'autres horizons


Nat et Dom

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Les origines du Kava


L'origine du kava et la mise en place de sa cérémonie par Lo'au est rapportée dans un mythe. Cette légende est représentative des us, coutumes et mœurs des îles Océanie avant l'arrivée des Missionnaires protestants et des prêtres catholiques qui ont bouleversé leur « art de vivre ».


Cérémonie du Kava

Un jour, le tu'i Tonga Momo et son équipage partirent pêcher la bonite, mais ils n'attrapèrent aucun poisson. Alors, fatigués et irrités, ils accostèrent sur l'île de Euiki, pour se reposer et trouver quelque chose à manger. Ils déposèrent leurs engins de pêche contre un énorme kape (Alocasia macrorrhiza). Pendant que Momo se reposait à l'ombre du kape , ses pêcheurs allèrent en quête de nourriture. Mais à cette époque un cyclone avait frappé l'île occasionnant une grande famine. Les gens de Tu'i Tonga ne trouvèrent rien à manger et ne rencontrèrent qu'un couple, Fevenga et Fefafa, accompagnés de leur fille unique lépreuse, nommée Kavonau. Ayant appris que Momo était là, le couple pensa offrir à Tu'i Tonga l'unique pied de kape de l'île, mais Tu'i Tonga était adossé contre lui, ce qui le rendait tapu. Se sentant obligé de faire un présent de vivres au Tu'i Tonga, ils ne virent pas d'autre alternative que de tuer leur fille unique et de la cuire au four.


En apprenant la nouvelle, Momi eut pitié du couple et ordonna de ne pas ouvrir le four, le transformant ainsi en sépulture. Le temps passa et deux plantes, l'une à la tête et l'autre aux pieds de la fille, sortirent de la terre du four. Un jour, les gens virent une souris grignoter la première plante, tituber, puis aller se nourrir de la deuxième plante et reprendre son équilibre. La première plante était le « kava » (Piper methysticum) et la seconde le « to » (canne à sucre : saccharum officinarum). Au même moment, Lo'au arriva sur l'île et apprenant la nouvelle, il conseilla de prendre ces plantes et de les offrir au Tu'i Tonga. Depuis ce jour, le kava devint une boisson cérémonielle et la canne à sucre fut mangée en même temps que le kava.


Traditions populaires

Lo'au donna au couple les directives précises pour la cérémonie du kava qui sont encore respectées aujourd'hui.


Le Kava, plante arbustive


Le Kava fait partie de la famille des poivriers. Elle comporte de nombreuses racines utilisées dans la préparation du breuvage servant dans les cérémonies. La plante a été domestiquée en Malaisie et dans le nord des Vanuatu il y a près de 3000 ans. Elle s'est dispersée dans tout le Pacifique de la Micronésie, à Hawaï et au départ de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.


Selon les régions, les racines de kava sont écrasées, râpées ou mâchées puis malaxées à de l'eau avant d'être pressées pour en extraire un liquide de couleur terre à l'arôme poivré et anisé. Vingt minutes après l'ingestion du kava, celui-ci produit un « bien-être » physique et moral. Le nom latin transcrit ses propriétés : Pier Methysticum signifie poivre enivrant. Pourtant ses racines ne contiennent pas d'alcaloïde, et ne fermentent pas. La molécule responsable des effets de « bien-être » est la lactone.



Lexique de wallisien


bonjour (le matin) malo te mauli la vasque du kava tano'a
bonjour (l'après-midi) malo te kataki l'oratoire fale fono
au revoir (salut) tata l'assemblée fono
au revoir à la personne qui reste chez elle nolofa Sir (pour s'adresser au roi de Wallis) Lavelua
(s'ils sont plusieurs) nonolofa le roi Hau
au revoir à la personne qui s'en va alula premier ministre kivalu
(s'ils sont plusieurs) olola offrande katoaga
à demain felave' ia pogi pogi auge en pierre kumete
merci  beaucoup malo te ofa    
S'il te plaît fakalelei si'ouloto île, îlot nuku
    océan moana
la terre fenua mer tai
la nouvelle terre fenua fo'ou l'homme de la mer tamatai
la mère fa'e dauphins tutu'u
le père tamai baleine tu'a puli (le dos qui crache)
l'étranger blanc papalani le tonnerre mana
France Falani    
    arbre à pain mei
maison fale banane (fruit) siaina
zone d'habitation Pae Pae banane fruit (petite acidulée) sotuma
paréo manu banane légume (gros) hopa
pirogue vaka banane légume (moyen) pukaka
homme tagata Papaye leosi
femme fafine carambole vinica
noble eiki    
roturier tu'a    



Bibliographie


Pour comprendre 101 mots Le Pacifique aux éditions île de Lumière
Wallis et Futuna Philippe Godard
Uvea Christophe Sand
« la préhistoire de Wallis, île de Polynésie occidentale »
Des archéologues des conquérants et des forts »
Talietumu, résidence tongienne d'Uva
Daniel Frinigacci et Maurice Hardy




Photo du mois

Nos Saint-Bernards de Wallis...
Un énorme merci à Michel, Emilien et Anaïs pour leur accueil. Leur gentillesse a teinté notre escale à Wallis d'une note inoubliable.


 
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