"Tenerife amable"

TENERIFE, L’ILE AMBIVALANTE

Ce n’est pas un secret, Ténérife est une île où le tourisme est une usine performante. L’esthétisme architectural est le cadet des soucis des promoteurs immobiliers. L’important étant de caser un maximum de monde face à la mer sur un relief accidenté. On assiste, dès lors, à un empilement de résidences digne d’un montage de mécano réalisé par le moins doué des enfants de la Terre. Ce n’est pas beau ! Ça, c’est sûr ! Pas de solution… le mal est fait !

Pas de solution ? En êtes-vous certains ?…

Ne pressentons-nous pas que derrière ce monstre d’apparences hideuses, se cache un cœur d’or ? Traversons ensemble les remparts de béton, et partons à la chasse au trésor.

LE CHAUDRON MAGIQUE

Echappée verte…

Nous nous extirpons des bruits et des poussières de Santa Cruz au rythme du flux de camions sortant du port et des bouchons matinaux. L’autoroute nous mène rapidement au seuil d’une route secondaire qui grimpe par paliers de lacets au sein d’une forêt prodigieuse vers les crêtes du massif montagneux du centre de l’île. Notre ascension s’égraine le long d’un parcours jalonné de panoramas plus beaux les uns que les autres. La forêt a l’extrême bienséance de s’entrouvrir pour laisser glisser le regard sur les paysages somptueux qu’offre le Teide. Chaque point de vue porte un nom qui semble sorti de l’imagination de Cervantès : El Diablo, Las lacunetas, Montana Micheque, Monte de la Esperanza, El Cabezon…

Le Teide se laisse approcher par trois côtés : la route de La Esperanza escalade les cimes par le nord-est. Depuis la Orotava, la route des crêtes grimpe par le versant nord-ouest. Et puis il y a un accès par Vilaflor qui balise la voie du Sud.

Dès que nous quittons les plus grosses agglomérations, la forêt règne sur l’environnement. Nous quittons les bleus pour nous soumettre à la suprématie du vert. Cet univers puissant asservit les sons et la lumière. L’ambiance se tamise et le silence s’impose. L’air se charge d’humus. La fraîcheur apparaît peu à peu. Nous ne sommes plus dans le même monde !

Au début de notre ascension, nous croisons des châtaigniers, des hortensias et des eucalyptus. Aux altitudes moyennes, ils cèdent la place à la richesse d’une forêt laurisylve. C’est un écosystème qui existe uniquement dans les îles de l’Atlantique. Elles sont les vestiges d’une forêt qui existait en Europe avant la période de glaciation. Lauriers sauce, cistes, genêts, bruyères et fougères arborescentes ou non, nous accompagnent. Au détour d’un chemin, nous retrouvons nos vieilles connaissances que sont les arbousiers. La végétation nous enseigne ce qu’est un climat subtropical, car nous identifions des espèces typiques d’un climat tempéré côtoyant des spécimens tropicaux. Sur les pans les plus escarpés de la montagne, les essences les plus présentes sont le pin des Canaries (Pinus Canariensis) et le cèdre des Canaries (Juniperus cedrus). Le pin porte des aiguilles plus longues et plus fines que le pin commun. Elles sont rassemblées en épis flous, qui semblent animés d’un mouvement indécis. Ces deux espèces endémiques sont étonnantes. Véritables équilibristes, elles colonisent des pentes presque verticales !

Au-dessus des forêts, planent l’épervier ou le faucon charognard (falcon carronero). Ils percent le silence de leur cri argentin. Autrefois, on pouvait observer l’aguililla (petit aigle), mais il est de plus en plus rare.

Le parcours est également un véritable cours de géologie. La variété des matériaux qui compose la roche est si riche et parfois si extravagante, qu’elle suscite inévitablement la curiosité des visiteurs. Pour exemple, cette rose en orgue basaltique. Ou ces concrétions de sables de couleurs différentes.

Chaque nouveau lacet de la route nous donne envie de nous arrêter. Au détour des versants de la montagne que nous gravissons, nous découvrons des vues superbes sur le mont du Teide. Décidément, ce volcan est d’une photogénie à toute épreuve, une vraie star !

 

Las Canadas

Au rythme des panoramas et des escales botaniques et géologiques, nous sommes passés, sans nous en apercevoir, du plancher des dauphins à l’altitude de 2000 mètres. Nous planons littéralement au-dessus des nuages !

La forêt nous abandonne et peu à peu nous pénétrons dans le royaume de la montagne. En ce mois d’octobre, la végétation d’altitude est grillée par le soleil d’été. Mais au printemps, cette montagne est un vrai jardin de fleurs.

Lorsque nous pénétrons dans l’enceinte de Las Canadas, le choc est réel. Nous sommes littéralement bouleversés par l’envergure du paysage. Il y a l’imposant Teide, ce cône qui tutoie le ciel. Mais pas seulement. Comment décrire cet immense cratère qui l’encercle ? Les scientifiques eux-mêmes ne s’expliquent pas l’existence d’une telle formation géologique. Alors, pendant que les géologues se disputent le « comment » du « pourquoi », nous pauvres visiteurs ignorants, nous nous laissons envahir par la magie de cet espace monumental. Le souffle coupé, on reste sans voix, comme si l’on pénétrait dans la plus belle des cathédrales.

Cet endroit est stupéfiant par ses perspectives, ses contrastes, son ampleur extraordinaire. Il possède des variantes chromatiques à faire pâlir le plus outillé des peintres. De plus, la diversité des roches, qui composent l’ensemble, est tout bonnement fascinante. Parmi les variétés géologiques, nous reconnaîtrons l’obsidienne, le basalte, des sols de sables noirs, jaunes, ocre et rouges, des scories volcaniques, des dépôts de soufre. Par endroits, on décèle dans les nuances vertes de la roche la présence d’hydrate de fer. Ailleurs, c’est la bauxite qui prédomine. Des coulées de lave pétrifiées par le froid semblent malgré leur paralysie vouloir poursuivre leur course vers l’Océan. Certaines superpositions de roches donnent naissance à des sculptures naturelles fantastiques. Il est difficile de décrire exactement tout ce que ce paysage comprend de surprenant ou de magnifique. Le décor est si grandiose, qu’aucun appareil photo n’en rendra jamais les dimensions réelles.

L’hiver, la neige recouvre l’ensemble. Au printemps, c’est un tapis de fleurs ou le jaune éclatant de l’herbe du Teide (Nepeta Teydea) rivalise avec le mauve des vipérines géantes (Echium wildpretii). À l’automne, c’est un terrain minéral magistral.

Nous sommes revenus plusieurs fois à Las Canadas. À chaque fois, subjugués, nous n’arrêtions pas de tourner sur nous-mêmes, les yeux écarquillés engrangeant dans nos cerveaux une vision circulaire. Le regard se perd dans les proportions gigantesques du cratère dominé par le Teide. Et dire que les 3717 mètres du Mont ne sont que sa partie émergée ! Surgis du fond des Océans, par une pression volcanique démesurée, les sommets de Ténérife font partie des chaînes de montagnes sous-marines qui traversent l’Atlantique d'Est en Ouest.

Pointant son cratère vers le ciel, le Teide est imprégné d’une beauté immortelle. Pourtant, le paradoxe inhérent à sa situation, est sans doute l’une des composantes de la fascination qu’il opère sur les visiteurs. Il dégage une telle puissance, qu’il paraît prêt à en découdre avec l’éternité. Et en même temps, son heure est comptée. Il est en sommeil, et abrite en lui les ingrédients de sa propre destruction. Son réveil brutal métamorphosera tôt ou tard le paysage.

AUTRES CURIOSITÉS DE L’ÎLE

Si les promenades vers le Teide sont incontournables, il existe, sur Ténérife, d’autres paysages qui méritent que l’on s’y attarde.

Dans les arcanes du Massif de Masca

Ténérife est dessinée comme un triangle. Sa pointe sud-ouest abrite le barranco de Masca, une pure merveille ! Imaginez-vous qu’à quelques kilomètres d’une des stations balnéaires les plus laides, il existe une campagne sereine en bordure de mer.

Le rivage est découpé en gorges profondes qui s’élèvent vers une chaîne de montagne. Certains sommets affichent plus de mille mètres. Se balader sur les petites routes en lacets de ce massif, revient à pactiser avec la mer et le ciel. Ici, l’on se sent, à la fois, marin et terrien. Les rêves ennemis se réconcilient : on se projette vers l’horizon qui tapisse le fond du décor et l’on s’imagine dans une des chaumières qui défie les lois de l’apesanteur en aplomb de la falaise.

C’est un pays aux reliefs contrastés. Côté est, l’imposant Teide barre la route au regard, côté ouest, des ravines profondes mènent à l’Océan. Des crêtes rocheuses surplombent ces canyons verdoyants. La végétation diffère de celle que nous avons vue sur les contreforts du Teide. Adaptée à un climat plus sec et plus chaud, elle est de taille moyenne, regroupant plantes grasses, dragonniers, lavandes sauvages et épineux. Les hommes ont apporté des espèces exotiques afin d’animer les villages en couleurs. Ainsi, strelitzia (oiseau de paradis), bougainvilliers, palmiers, hibiscus ou daturas viennent compléter la flore endémique.

Masca se cache dans le repli d’une crevasse géante. Entouré de roches rouges, niché au creux d’une gorge avec vue plongeante sur l’Océan, ce village est le dernier bastion de Ténérife l’Authentique. Il fait frais, et il fait bon vivre à Masca. La modernité et l’agitation de ce 21ème siècle sont restées de l’autre côté de la montagne, et laissent Masca à son harmonie rassurante.

Sauzal

Ce village n’est pas à proprement parler une escale touristique. C’est un village de bord de mer, sans prétention. Pourtant, son atmosphère ce dimanche matin, nous a plu. Les rues sont bordées de tulipiers du Gabon aux pieds des quels fleurissent strelitzias ou œillets d’Inde. La place de l’église est arborée et fleurie. Le campanile, splendide fait face au Teide, majestueux. En face du centre culturel, un jardin en cascade abrite une fontaine en escaliers.

Icod et son célèbre dragonnier

Impossible de partir de Ténérife sans passer à Icod. Tous les chemins de Ténérife mènent à Icod… ou presque…

Au bout d’une placette cernée de pittoresques demeures canariennes, se trouve un jardin botanique qui abrite LE dragonnier le plus célèbre des Canaries. Le dragonnier ou Dracaena Draco est un arbre étrange. Il ne fait rien comme les autres. Au lieu de signaler son âge par un nouvel anneau chaque année, il émet une nouvelle branche. Mais, comme il veut se distinguer de tout et même de la simplicité, les branches poussent aléatoirement. Si bien que de déterminer l’âge d’un dragonnier en comptant ses branches revient à résoudre un casse-tête chinois.

Pourtant, les responsables du jardin botanique d’Icod ne se découragent pas et affichent l’âge du Roi Dragonnier de Ténérife, Drago Milenario en personne ! Une plaque commémorative en anglais, allemand, espagnol (et cette fois ils n’ont pas oublié les Français !) annonce 1000 … ou … 2000 ans d’âge. À un millénaire d’écart, l’erreur est insignifiante ! Cela dit, il se murmure, que… l’âge réel du dragonnier serait de…

Non, je ne vous le dirai pas ! Vous seriez capable de le clamer dans les rues d’Icod et L'Etoile de Lune serait tirée à boulets rouges en approchant des côtes canariennes…

Los Gigantesques

La Punta Teno offre l’une des plus belles vues qui soit sur les falaises de la façade ouest de l’île. Véritables murailles de fortifications dressées contre la houle de l’Océan, elles changent de couleur selon le temps. Sous le soleil, les roches sont pourpres et la mer qui s’y écrase en écume cristalline reflète l’émeraude le plus pur.

 

 

AU BOUT DU BOUT DE L’ILE

Sur les sentiers de l’Anaga

Le massif de l’Anaga est la toile de fond de Santa Cruz de Ténérife. Un Suisse nous disait, que ça lui faisait penser au pays…

Avant de pénétrer dans le monde d’Anaga, il faut passer par San Cristobal de la Laguna. Le cœur de la ville retrace, par façades interposées, l’arrivée des conquistadors sur l’île. Malheureusement, la ville est victime de son succès et il est quasi impossible d’y trouver une place de stationnement. Par contre, il est très facile de s’y rendre depuis Santa Cruz en bus.

À peine sortis de la ville, nous nous retrouvons sur une petite route qui sillonne les pentes escarpées des pics volcaniques du massif. À mi-hauteur, une atmosphère campagnarde rôde au sein d’une forêt généreuse. En altitude, c’est le règne des crêtes rocailleuses et austères.

Nous arrivons rapidement au Mirador Pico Del Inglés. De ce balcon, posé à 960 mètres d’altitude, nous avons une vue plongeante sur la ville de Santa Cruz de Tenerife. Impression étrange, nous respirons la fraîcheur et la sérénité d’une région recluse et en même temps nous sommes spectateurs de l’effervescence de la ville principale de l’île. Le ballet incessant des cargos nous paraît irréel, car les bruits ne nous atteignent pas. A l’est, le regard traverse le chenal qui sépare Ténérife de Grande Canarie. Les sommets de l’île sœur apparaissent au-dessus d’une écharpe de nuages. Au sud, par-dessus la ville de San Cristobal se dégage la silhouette imposante du Teide.

En général, les touristes s’arrêtent ici. Et reviennent bien vite vers le bord de mer. Nous décidons de poursuivre notre route aux confins de l’île.

Une route sinueuse, de la largeur d’un car, (puisqu’un service de bus dessert le plus isolé des villages) nous conduit sur 12 kilomètres à travers la forêt. Nous avons de la chance, le temps est dégagé. Le plus souvent, la chaîne de pics volcaniques de l’Anaga est enrobée de nuages pluvieux. Nous poussons notre incursion dans ce no man’s land jusqu’à Chamorga. Là s’arrête la route ! Au-delà, la civilisation n’a plus cours. Les montagnes, livrées à elles-mêmes, s’ébattent entre pics acérés et végétation épaisse, jusqu’à s’écrouler dans l’azur de l’Océan.

Là, nous sommes au bout du bout de l’île !

Quant à Santa Cruz

Je suis bien mal placée pour vous parler de la capitale de Ténérife. Je ne suis pas un « rat-des-villes », je suis un… au « ras-de-la-mer » ! Je n’ai jamais eu d’opinion quant à ces mégapoles. Je les trouve insupportables, bruyantes et poussiéreuses. On y trouve des tentations à chaque coin de rue, et le porte-monnaie d’une TDM n’est pas fait pour ça…

Ceci dit, les équipages amis, lui ont trouvé du charme, des jardins bien conçus, des façades typiques, des églises à voir et une foule d’incursions culturelles. Quant aux capitaines, ils ont trouvé leur bonheur dans les shipchandlers et dans les quincailleries. Pour l’avitaillement, il existe plusieurs supermarchés et les prix pratiqués sont plus intéressants qu’en France.

Il est vrai qu’au-delà des usines à gaz et des raffineries qui enfument l’atmosphère de Santa Cruz. De nombreuses rues sont arborées. J’ai découvert à Santa Cruz des ficus géants. Pour reprendre une remarque de mon amie Monique devant l’un de ces colosses : « Pétard, mais mon ficus serait chagriné de voir la dimension de celui-ci ! »

Outre les ficus de nombreuses espèces exotiques agrémentent les voies publiques de la ville : flamboyants, jacarandas, tulipiers du Gabon, arbres du voyageur,… Ainsi la ville, nous donne un avant goût des Tropiques.

Marina d’Atlantico

Ben, pas de quoi tomber en pâmoison ! Si Rubicon méritait un article entier pour elle seule. Atlantico demande au plaisancier de passage une extrême indulgence face à la saleté et au bruit. Les sanitaires sont dans un état déplorable et rebutent le plus coriace des marins.

Malgré la vétusté des installations, Atlantico accueille les yachts les plus luxueux que nous ayons vus. Des voiliers de plus de trente mètres y font escale et côtoient les unités les plus modestes de la flotte en partance pour les Antilles.

« Tenerife Amable »

Ce n’est pas une légende, les insulaires sont nantis d’une amabilité qui surprend le voyageur venu de pays où l’on est moins accueillant. Souvent au cours de nos visites, des personnes d’un certain âge nous adressaient un cordial « Buenos Dias ». Parfois, ils engageaient d’un sourire chaleureux une conversation. Nous expliquant avec détermination, l’objet visé par notre appareil photo. De la détermination, il leur en fallait ! Car s’apercevant que nous ne parlions pas l’espagnol, ils se débrouillaient pour se faire comprendre en parlant lentement et appuyant leurs descriptions par de larges sourires ainsi que de grands gestes.

Visiblement, les anciens ne cultivent pas d’aigreur contre le tourisme qui a défiguré une partie de leur île. Il existe bien sûr (et heureusement) des mouvements de contestations contre de nouveaux projets immobiliers.

Nous garderons pour les regards amicaux que nous avons croisés, sur les routes de la chasse aux trésors, un souvenir impérissable.

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