Un carré de désert fait pays
La Mauritanie

Avant de démarrer ce tour du monde, nous avions établi un plan de croisière, qui nous menait vers les trois principaux archipels (Madère, Canaries Cap-vert) placés sur la route des alizés. Mais ce projet ne revêtait pas à nos yeux la rigidité de l’obligation. Le bateau est en fait le véhicule de la liberté par excellence. De toutes les libertés, même de celle de changer d’avis.

C’est aux Canaries que nous décidâmes d’infléchir notre route vers l’Afrique. Après tout, le continent était si proche… Nous avions la sensation grisante de sortie des chemins battus et de nous octroyer une expérience de hors-piste. Nous avions également envie de renouer avec le mouillage forain, qui nous a tant manqué aux Canaries. Enfin, c’est LE pays des Imraguens, tribu de bord de mer qui pêche en collaboration avec les dauphins.

Ainsi, nous quittons Ténérife et mettons le cap au Sud Est, vers la partie la plus occidentale de l’Afrique : la Mauritanie et plus précisément, le Banc D’Arguin.

A moins d’une centaine de milles nautiques du Cap blanc, nous assistons à un ballet aquatique étrange. Des navires usines, quadrillent la zone en tout sens. Difficile de naviguer dans leur parage et ce pour deux raisons essentielles. La première est qu’ils traînent loin derrière eux des chaluts. Il est primordial de ne pas s’interposer entre le filet et le chalutier. On devine aisément à quel point l’Etoile de lune serait en mauvaise posture. La deuxième difficulté est qu’ils ne suivent pas un cap bien établi. Le chalutier qu’on a cru laissé sur tribord, peut à tout moment faire volte face et recréer une ligne de collision. On l’aura compris, 24 heures avant d’atteindre le Cap Blanc, la veille attentive est obligatoire.

Nous atteignons les côtes d’Afrique par un véritable temps de jeune fille. Petite brise à peine suffisante à nous propulser et mer d’huile. Nous n’envisagions pas d’autres conditions. Car l’endroit est réputé dangereux par mer formée. En effet, le long des côtes de l’Afrique, en moins de trente milles nautiques les fonds passent de 1000 mètres à moins de 10 mètres. Ainsi, lorsque la mer est formée, elle butte contre cette remontée et crée une mer erratique.

Cette configuration des fonds, est également à l’origine de l’abondance de la faune aquatique. En effet, les eaux profondes, froides et riches en éléments nutritifs remontent avec les fonds. Ces éléments attisés par la lumière et la chaleur des hauts fonds engendrent un écosystème favorable à la reproduction des espèces aquatiques.

Nous avons en ligne de mire le Cap Blanc. Il marque la limite sud d’une péninsule de sable qui débute à la frontière du Sahara Occidental et qui protège la partie nord du Banc d’Arguin. Il faut contourner celui-ci pour entrer dans la baie des Lévriers qui représente un V inversé. Nous nous frayons un chemin entre les chaluts qui entrent et sortent sans cesse dans la lagune de Nouadibou. Nous zigzaguons entre les hauts-fonds. Toutes les balises ne sont pas en état de marche, ainsi il nous faut prendre des repères par points GPS. Mais aussi, par rapport au cargo échoué au pied du cap blanc et qui a emporté dans sa détresse la balise d’entrée de chenal.

Les cartes nautiques de la région sont uniques en leur genre : en plein cœur du Banc d’Arguin, une vaste zone porte la mention : « non répertoriée ». Elle n’indique donc aucun repère de profondeur, par contre, des dizaines d’épaves y sont représentées. En croisant dans ces eaux mal pavées, nous nous remémorons le naufrage tragique de la frégate française « La Méduse ». Ce navire emmenait depuis La Rochelle et à destination du Sénégal 400 passagers, dont le futur gouverneur de Dakar. Le 2 juillet 1816, par petit temps et marée haute, « La Méduse » s’échoua lamentablement sur un haut fond du Banc d’Arguin. Cette infortune fut le fruit de l’incompétence et de la fatuité du Commandant de Bord. La suite du naufrage est illustrée avec passion par Géricault. Son tableau « le radeau de la Méduse » représente la détresse de 150 infortunés, livrés en pâture à l’Océan. Seules 15 personnes survivront dans des conditions où l’horreur a trouvé son paroxysme.

Nous redoublons de prudence à l’entrée de la baie des Lévriers. L’émerveillement n’est pas au rendez-vous. Le décor est peu accueillant. En effet, Nouadibou, la seconde ville de Mauritanie occupe le sud de la péninsule. Son rivage n’est qu’un vaste cimetière de bateaux offerts aux éléments en attendant de se disloquer par la rouille. L’eau dans laquelle L’Etoile de Lune poursuit sa route est glauque et clairsemée de méduses.

Nous ne nous arrêtons pas à Nouadibou. Les copains qui nous ont précédés, gardent un souvenir cuisant de leur clearance. Sans remords, nous nous enfonçons vers le nord du lagon. Nous croisons quelques pêcheurs mauritaniens. Ils recueillent le fruit de leur subsistance en naviguant sur des barques qui semblent à la limite de couler tant ils écopent en permanence. Le contraste de moyens est saisissant. Dehors, la Mauritanie a cédé l’exploitation de ses eaux territoriales aux Russes et aux Chinois. Des bateaux usines ratissent la moindre parcelle des eaux réputées les plus poissonneuses du monde. Au rythme où la pêche est pratiquée (14 tonnes par jour et par chalut) on est en droit de se demander pour combien de temps encore, la Mauritanie restera en tête de palmarès. Ce ballet incessant de chaluts a quelque chose de macabre, et me fait penser que la Mauritanie est peut-être en train de scier la branche sur laquelle elle est assise.

En spectateurs abasourdis, nous ne pouvons que constater un grand écart entre la réalité et les notes bien intentionnées émises par le gouvernement lors du classement du Banc d’Arguin au patrimoine mondial dans le cadre du Programme Homme et la Biosphère de l’UNESCO. Afin de préserver le joyau naturel de la Mauritanie, les réglementations avaient pour but de canaliser la pêche pratiquée par les Imraguens. Ils font partie d’une des ethnies constituant le peuple mauritanien. Ils sont environs 1500 répartis sur une petite dizaine de villages établis sur le littoral du sud du Banc d’Arguin. Ils pratiquent une pêche originale, à pied, à l’aide de filets ou à partir d’embarcations à voiles latines desquels ils posent des filets à grosses mailles. La réputation de ces pêcheurs s’est répandue par de-là les frontières, car ils se font en général aidé par des dauphins souffleurs. Ceux-ci rabattent dans leurs filets les mulets jaunes, cible principale de cette pêche artisanale. En regardant vers le large où les chaluts bouchent l’horizon, nous constatons que les réglementations qui visent à protéger le patrimoine de la Mauritanie se sont trompées de cible.

Et puis, comment ces énormes nasses qui labourent le fond de l’océan font-elles la différence entre du poisson à pêcher pour la consommation, et les espèces à protéger : tortues, mammifères marins, et espèce en voie d’extinction ?

Nous quittons ces eaux trop mal fréquentées pour rejoindre nos amis à l’extrême Nord du lagon. Nous vivons là une expérience insolite. En effet, la Mauritanie est l’un des endroits les moins fréquentés au monde. Ici, nous mesurons l’ampleur du mot solitude. Seule une âme d’ermite survivra dans ce paysage éthéré. Cela demande un peu d’organisation aussi, car seul un équipage parfaitement autonome peut y envisager un séjour prolongé.

Nous vivons entre mer et sable, aux portes du désert. En débarquant à terre, nous foulons une plage de plusieurs dizaines de kilomètres, où nous sommes les seuls à laisser nos empruntes. A la frontière que marque la marée haute, nous assistons au calvaire de ces pays : des millions de sauterelles sont venues mourir ici. Laissant un charnier peu ragoûtant. Plus loin, des dunes à pertes de vue, se laissent à peine prendre en photo, dans une atmosphère vaporeuse qui frise l’hallucination et le mirage.

Nous croyons être victime de notre imagination, lorsque nous entendons clairement un train corner. En fait, les dunes nous masquent le plus long train du monde. Avant de rendre la Mauritanie à son indépendance, la SNCF construisit en 1960, 650 kilomètres de voie ferrée. Ce train, à vocation industrielle, transporte les minerais de fer, la magnétite en provenance de ZOUERAT, vers Nouadibou, où les ressources minières seront chargées dans des cargos à destination de l’étranger. Le train est en moyenne composé de 200 à 300 wagons, sa longueur totale peut représenter 2 à 3 kilomètres. Malheureusement, il est fortement déconseillé de se balader au-delà des dunes qui nous dissimulent cette curiosité : Nous sommes à la frontière qui sépare la Mauritanie du Sahara Occidental (sous tutelle marocaine) et la zone est minée.

Nous cantonnons donc nos balades au rivage qui borde la lagune. Nous y observons le matin, les traces de pattes de chacals. ce n'est pas un chacal!...Des colonies d’oiseaux y ont également élu domicile. Le Banc d’Arguin a très bonne presse dans le milieu ornithologique. C’est ici que nombreuses espèces migratrices font escales. Plus de 2.3 millions d’oiseaux ont été recensé dans la période migratoire qui va d’octobre à mars. Parmi les habitués nous retrouverons le cormoran, les sternes, les goélands, le héron gris, les aigrettes, les spatules … Lors de nos promenades sur le sable, nous ferons également notre marché parmi les coquillages rejetés par la lagune. Ceux-ci n’attendent plus que l’imagination et un peu de travail pour créer de jolis bijoux.

Le contraste entre le paysage terrestre qui est totalement désert et le bouillonnement de vie que représente la vie aquatique est saisissant. La lagune est peu profonde, on y trouve rarement plus de 10 mètres de profondeur, et la moyenne se situe plutôt sous la barre des 5 mètres. Les eaux y sont donc plus chaudes qu’en dehors du banc. Les espèces aquatiques s’en servent comme d’une pouponnière. Un ami, qui voulait pêcher le repas du soir, n’eut de cesse que de trouver des bébés requins au bout de sa ligne. Ici, tout le monde pêche, et avec n’importe quoi. Il nous est arrivé de remonter un calamar avec le plomb de la ligne de sonde !

Nous n’osons pas nous baigner dans ces eaux opaques, où pullulent requins et méduses. Pourtant, il est dans ces eaux des rencontres fort agréables. En effet, toute une tribu de dauphins souffleurs s’est sédentarisée dans ces eaux peu profondes. Ils ont eu la courtoisie de venir nous voir. C’est toujours une fête à bord, lorsque des dauphins viennent à l’étrave. Et puis, nous venions au Banc d’Arguin pour les voir !

Nous ne nous attardons pas dans ce paysage austère. Nous ne nous leurrons pas d’illusions. Cette partie du globe reste instable politiquement parlant. Et cette arrière pensée gâche un peu le goût des plaisirs. De toute manière, il est temps pour nous d’envisager la traversée de l’Atlantique. Nos souvenirs sont repus de paysages monochromes et désertiques. Nous trépignons à l’idée de retrouver ces trésors d’îles, et de renouer avec l’abondance de végétation où nos yeux pourront assouvir leur soif de couleurs.

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