Sous le vent d’un paradis perdu

Tous les articles que nous avions lus sur Madère étaient si élogieux que nous n’envisagions même pas de zapper cette île. Ô sacrilège que c’eût été… De nos lectures, nous avions imprimé dans nos esprits idéalistes l’image d’un paradis verdoyant, où l’homme vivait en symbiose totale avec son île. Bref, l’un des derniers endroits préservés de cette Terre…

Séparation et prison

La découverte de Madère, commence par une séparation. En effet, nous laissons l’Etoile de Lune dans le petit Port de Porto Santo. Nous n’avons pas hésité longtemps après lecture des divers guides nautiques concernant Madère. Les possibilités de mouillages nous semblaient fastidieuses. Donc, nous empruntons la Porto Santo Line pour nous rendre à Madère. Le Lobo Marhino est un bateau confortable, du moins pour nous, car la pauvre Lune est en prison. Elle doit voyager dans la soute, dans une cage à peine assez grande pour elle… Bourreaux que nous sommes ! Pourtant, avec un tapis sous les fesses et quelques friandises, elle profitera de ces deux heures et demi de traversée pour se faire une petite méridienne dont elle a le secret.

Découverte du littoral

Nous abordons en début de soirée, la pointe Est de l’île, Ponta de Sao Lourenço. Elle porte le nom du bateau de Zarco, qui découvrit l’île en 1419, pour le compte des Portugais. Dans un écrin de nuages sombres, des falaises hautes et abruptes dominent une houle hargneuse et arrogante. La mer bouillonne attisée par un vent qui ne décolère pas depuis dix jours. A certains endroits, le littoral ténébreux, se déchire et forme des passerelles dont les arcades enjambent les vagues qui viennent se heurter violemment aux bases de l’édifice.

Déjà, nous apercevons les éoliennes qui tournent à plein régime. Je suis heureuse de voir que l’homme peut vivre en intelligence avec ce que lui fournit la nature. Je m’extasie un moment, prête à philosopher sur le mariage d’amour entre l’homme et la nature. Je me dis : « ha, c’est vraiment ce que j’imaginais ! »

« N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et me suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers» (P. Corneille)

Mais Lobo Marinho va vite et déjà nous passons devant Machico. Il y a déconnection entre mes yeux et ce que j’imaginais. Un bug ! Le rêve s’étiole. Madère paraissait une forteresse inexpugnable dressée face aux éléments. Ses hautes falaises semblaient imprenables, inaccessibles ! Mais, ce que l’océan acharné n’a pu détruire, l’homme l’a fait. Verdict sévère, je l’admets, mais sans appel ! Rien n’a arrêté la folie immobilière. Dans chaque faille de la paroi la gangrène du béton se propage. Chaque brèche, chaque ouverture de l’île est exploitée. Quel gâchis ! Les embouchures des cours d’eau sont colonisées par des immeubles disparates. L’efficacité a pris le pas sur l’harmonie ou le bon sens. Les villes se succèdent tout au long du littoral et couvre l’île d’infamie.

J’imagine la stupeur de Christophe Colomb, ou de Zarco s’ils revenaient aujourd’hui… Que cette île devait être belle alors ! Il découvrait, au milieu de l’Océan, une montagne, surgie des volcans sous-marins. Sa terre si fertile a vu naître spontanément une nature exubérante. Lorsque Zarco l’a découverte, il la nomma « l’île du bois » (Madeira en portugais), car la forêt qui la recouvrait recensait une profusion inouïe d’arbres inconnus en Europe. Il ne se doutait pas qu’il foulait là le royaume d’une des dernières forêts lauriphyles de cette planète. Le vestige de ce qui existait en Europe avant l’époque glacière.

L’homme fut la malchance de cette nature, car très vite les colonisateurs eurent envie de rentabiliser l’île. A l’époque, la protection d’un patrimoine naturel n’avait pas les significations écologiques qu’elles revêtent aujourd’hui. Ainsi, une politique de déboisement a été mise en place pour favoriser la culture en terrasse. Légende ou fait réel ? On dit que l’incendie initiée par les premiers explorateurs dura 7 ans. La canne à sucre fut l’une des premières exploitations de ce pays, puis, la vigne, la banane, les fruits qui poussent facilement dans ce climat subtropical prirent le relais.

MACHICO, le souvenir d’une rade paisible

Que diraient ces navigateurs de la première heure en retrouvant Machico ? Elle fut la première capitainerie de l’île. Zarco avait choisi d’atterrir dans cette petite rade abritée des vents dominants, car une vallée luxuriante permettait de pénétrer facilement dans les terres. Aujourd’hui, la jolie petite rade présente un aspect industriel exacerbé. De plus, elle est complètement défigurée par l’aéroport. Prouesse technologique s’il en est. L’île trop accidentée n’offrait pas de plaine suffisamment longue pour faire atterrir les gros porteurs. Peu importe, l’homme du vingt-et-unième siècle est capable de rapprocher les montagnes ! Il a ainsi imaginé d’énormes piliers de bétons qu’il a fait saillir entre deux mornes, puis il les a couvert d’une piste d’atterrissage. Il suffisait d’y penser… Pour l’esthétique on repassera…

Je me sens navrée de ne pouvoir extraire le côté sauvage et luxuriant de cette île. Et c’est dans cet état d’esprit que nous arrivons à Funchal. L’apothéose ! L’amphithéâtre naturel formé par les montagnes est bâti jusqu’aux sommets. L’immobilier se répand partout de manière anarchique et incohérente. Comment en serait-il autrement d’une ville de plus de 120 000 habitants ?

Le port est encombré de cargos et de navires de guerre : porte-avions, croiseurs et. Une découvrons une réplique de la Santa Maria, remise dans une darse au fond du port. Elle fait peine à voir dans cet environnement. A notre descente de ferry, la chaleur épaisse et écoeurante des monoxydes de carbone nous accueille. Le boulevard de la mer est encombré de voitures et de cars. Nous arpentons la ville à la recherche de notre hôtel.

FUNCHAL

Nous quittons les grands axes et nous retrouvons les trottoirs joliment pavés, décrits dans les guides. Petit à petit notre quête se transforme en villégiature. Funchal est une ville trépidante, mais pourtant, elle a su garder, en arrière plan, quelques ruelles piétonnières où il est agréable de se promener. Partout, les trottoirs, les rues sont propres. C’est un des points appréciables commun aux deux îles : la propreté ! Quelques édifices témoignent du passé glorieux de Funchal où la canne à sucre faisait la richesse de l’île.

Et puis, il y les jardins publics. Certains d’entre eux sont organisés comme de véritables jardins botaniques. Je ne me lasse pas d’admirer les frangipaniers en fleur. Ils sont d’une teinte orangée. Visuellement, chaque arbre, chaque bosquet fleuri offre une trêve dans l’urbanisme débridé de Funchal. Ces jardins sont de véritables parcelles de quiétude au cœur de l’agitation qui se propage jusqu’aux sommets des montagnes. Le moment le plus agréable à vivre à Funchal, c’est le dimanche. Le boulevard de bord de mer est coupé à la circulation, et les enfants jouent au foot, au volley. La ville s’arrête et se laisse vivre au bord de l’océan.

MONTE

Nous avons profité de ce moment de quiétude pour prendre le téléférique et aller à Monté. C’est une localité qui par l’expansion de Funchal semble absorbée par l’agglomération. Pourtant, elle tente d’entretenir sa différence. Elle s’enorgueillit des demeures qui furent bâties ici par les notables du dix-neuvième siècle qui venait chercher ici la fraîcheur de son altitude (600 mètres). De fait quelques imposantes masures aux allures un peu kitch défient les lois de la gravitation à flanc de montagne. Monté abrita quelques illustres figures des cours européennes. Le dernier empereur d’Autriche y finit ses jours. Il y est d’ailleurs enterré.

La curiosité de Monté est sans nul doute les « carros de cesto », sorte de traîneaux en osier qui dévalent une rue très pentue poussée par deux hommes habillés de blanc coiffés d’un canotier. Le dimanche après-midi les carreiros sont au repos. L’atmosphère y est plus sereine, qu’en semaine où les rabatteurs essayent à tout prix de vous vendre ce moyen de descente vertigineux.

Le jardin public qui sépare la place de Monté de l’Eglise Nossa Senhora da Monte présente à flanc de colline une grande variété d’espèces. Il est entretenu avec soin et y flâner est un réel plaisir. Vraiment une petite merveille ! Sur la place, des platanes affichent une hauteur que je ne leur connaissais pas. Et pourtant, nous venons du pays où le platane est maître.

L’île en deux tours

PARTIE OCCIDENTALE

LA CHAMBRE DU LOUP (de mer)

Nous avons loué une voiture et nous entamons le tour de l’île commençant par la partie Ouest. Nous sortons de Funchal et tour à tour nous enjambons la montagne par des viaducs aux piliers de béton gigantesques, puis nous la traversons par des tunnels qui la transpercent. Très vite, nous arrivons à CAMARA DE LOBO. Une fois encore, nous nous attendons, d’après les divers guides et sites lus, à un village de pêcheurs des plus pittoresque. La ville tient son nom des loups de mers qui y vivaient du temps de Zarco. Mais, ici, il n’y a plus guerre de phoques. On parle de culture en terrasse. Oui, il y a des strates de maisons, construites par paliers. Elles possèdent chacune un carré de jardin où elles exploitent le bananier, jusque dessous les piliers de l’autoroute. Désolés, nous n’avons pas trouvé le côté pittoresque de ce village tant admiré par Churchill qu’il y passa des heures pendant lesquelles il aimait le peindre. Sans doute, sommes-nous passés trop vite ?

Ici, la nature est vaincue, elle a jeté l’éponge ! La seule chose qui soit encore intacte, c’est le degré d’inclinaison des falaises qui se jettent dans la mer. D’ailleurs, si j’étais méchante, j’ajouterais qu’il ne lui resterait que ça à faire… Mais là je suis par trop sévère. Peut-être…

Pour oublier ma déception, je me concentre sur le nom des espèces florales que nous croisons. En effet, les routes regorgent de fleurs. Attention, rien de spontané, une explosion de couleurs en ordre rangé, soumise à la seule volonté de l’homme. Qu’importe, cela cache les affres infligées par l’expansion bétonnière. Chaque façade, chaque pourtour de maison est parsemé d’agapanthes à en faire pâlir le plus féru des jardiniers. Les hortensias sont légion. Les hibiscus atteignent des hauteurs incroyables, si mêlent oiseaux de paradis, abutilons, et autres céanothes d’où s’écroulent des cataractes de capucines. Nous trouvons dans cette nature fabriquée un savant mélange qui témoigne d’un climat tempéré à tendance tropicale. Si je devais me laisser aller à nommer chaque espèce florale qui anime les axes routiers, je vous lasserais. N’est-ce pas déjà fait ?

Voilà sans doute, l’un des intérêts de cette île : les fleurs ! Elles poussent partout. Madère est un amalgame informel de jardinets proprets, arrangés par des propriétaires amoureux de leur terre, et de zones désorganisées, ou tout pousse avec plus ou moins de bonheur.

Se perdre sur la route de CABO GIRAO

Nous empruntons une route qui s’échappe vers les hauteurs de la Montagne. Nous nous perdons un peu du côté de JARDIM DA SERRA. La fureur immobilière semble, ici, marquer une trêve. Des glycines ombragent des tonnelles, des vignes sauvages envahissent les pentes de la montagne. Peu de fleurs mais une végétation qui s’octroie le droit à l’occupation du terrain. Le trafic autoroutier se calme. Le silence reprend ses droits. Un petit village tranquille s’accroche à un pan escarpé s’offrant une vue imprenable sur l’Océan.

Plus loin, vers l’Ouest, une forêt d’eucalyptus et de pins entoure une petite route qui serpente les flancs de la falaise. Le temps, la course folle s’arrête, la forêt absorbe tout, bruits et vent, pour nous restituer la quiétude de sa végétation intacte. Les agapanthes alternent le bleu et le blanc pour jalonner la route.

CABO GIRAO

Mais déjà, nous sommes arrivé à CABO GIRAO. C’est la seconde plus haute falaise du monde, et le plus haut promontoire d’Europe. En effet, un aplomb de 580 mètres se jette directement dans la mer. Un point de vue vertigineux est aménagé en une petite esplanade accueillante pavée de galets volcaniques et agrémentée de corbeilles de fleurs. De ce « miradouro », il faut penser à regarder vers l’Est et vers le bas. La colline à pic, a été aménagée en « fajâs », des petits champs en terrasse. Au pied de celle-ci des champs semblent avoir gagné sur la mer, ils ne sont accessibles que par des chemins dangereux ou par la mer. Ces aménagements datent du temps des premiers colons. Il faut imaginer le travail que cela représente. La colline est découpée en parcelle, réduite à l’état d’escalier.

Une île chantier

Nous reprenons la route. Mais cette fois, c’est une forêt de grues qui nous attend. Madère subit, sans doute, l’une des plus grandes mutations de son existence ??? Pas une ville, pas un village, pas une route n’est vierge de travaux.

Depuis, les premiers colons, les insulaires ont mis en œuvres des techniques hallucinantes pour vaincre la roche. Ils ont aménagé des champs dans des endroits impensables, ils ont tracé des routes là où la montagne se montrait inaccessible, ils ont creusé des tunnels, pour prendre des raccourcis. Mais, aujourd’hui, le travail n’est pas fini. Madère est prise d’une frénésie bétonneuse.

Tout au long de notre séjour, l’engin que nous croiseront le plus souvent est sans conteste : la bétonnière. Suivie de près par les semi-remorques transportant du gravas. Les routes sont jalonnées de bifurcations pour cause de travaux. Le panneau que nous aurons le plus vu est celui qui nous disait « Attençao… travaux !!! ». Des ronds-points improvisés contournent une tractopelle qui s’acharne à déchiqueter la montagne. Le chantier préféré est le tunnel !

Nous surnommons Madère, l’île aux 3650 tunnels, Dix par jours !

RIBEIRA BRAVA

RIBEIRA BRAVA n’échappe pas à la métamorphose de l’île. Nous y trouvons un littoral en construction. Le cortège habituel de grues, pelleteuses et autres bétonnières se présente pour tout décor en front de mer. D’ici dix ans, c’est sûr, un complexe hôtelier masquera la vue mer à quelques ruelles pittoresques ! Et la jolie petite chapelle du seizième siècle se sentira bien dépassée. Découragés, nous ne nous éternisons pas, nous dépassons le sempiternel chantier qui perce la montagne d’un x-ième tunnel, pour prendre une petite route qui se faufile vers l’intérieur à travers la montagne.

En quête d’authenticité

Plus nous nous éloignons, plus la végétation reprend le dessus. Les agapanthes et les hortensias refont leur apparition, et ne cessent de m’émerveiller par leur teinte bleue, irréelle. La petite voiture de location peine, car nous grimpons à l’assaut de la montagne. La route se faufile, s’entortille, autour d’une vallée verdoyante. Il faut s’arrêter à mi-pente, et contempler. Là, c’est beau !

Incroyable revirement du décor ! Une gorge profonde tapissée de végétation entaille la Montagne. Une vallée escarpée s’étire et s’évase sur l’Océan. Le panorama est si gigantesque qu’aucune photo ne permet de l’englober. L’homme retrouve sa place : humble face à la majesté de la nature. Partout autour de nous des monts laissent tour à tour dominer l’amarante ou le mordoré. Certains pans semblent se couvrir d’un velours cramoisi. Au rythme du jeu des nuages et du soleil, la montagne se joue des teintes ocre. En bas dans la vallée, le vert domine. Quelques cultures en terrasse subsistent, puis elles s’essoufflent. Elles ne sont pas de taille à combattre la nature qui s’exprime dans un spectacle triomphal.

L’air se rafraîchit pendant que nous montons. En prenant de l’altitude, la forêt décroche ses titres de noblesse. Chaque point de vue aménagé sur les bords de route donne envie de s’arrêter. On a envie de s’attarder dans un tel endroit. Ici, il faut se laisser aller à l’observation. Les yeux s’emplissent d’images inoubliables. Le vent, les nuages qui défilent sur les sommets donnent l’impression que ceux-ci vacillent et plient sous la force des éléments. Ce site est vraiment sauvage et préservé. Ici, la montagne semble détenir au sein de sa beauté, LA vérité de Madère. On oublie le rivage, et l’on se laisse conduire heureux spectateur d’une si jolie nature, jusqu’à Encumeada de Sao Vicente.

 

 

ENCUMEADA DE SAO VICENTE

Il fait froid et venteux à 1007 mètres d’altitude. Mais si vous avez la chance de voir les nuages se déchirer pour découvrir le panorama, vous êtes vernis ! Ici, vous êtes sur une crête montagneuse. Vous tutoyez les nuages, et vous côtoyez le toit de Madère. Ici, vous avez une vue plongeante vers les deux rivages. D’un geste vous embrassez la côte nord, puis la côte sud. Mariage de la mer et de la montagne, LE rêve pour tous les amoureux de beaux paysages.

PAUL DA SERRA

Nous poursuivons notre route vers PAUL DA SERRA. Nous gagnons encore en altitude et la forêt s’éclaircit pour laisser place à 1400 mètres d’altitude à un plateau, balayé par les vents, où la végétation rase se donne des airs de Cévennes.

Nous avons la sensation de jouer dans un « remake de Don Quichotte », car nous nous trouvons dans un champ d’éoliennes géantes. C’est un système de production d’énergie judicieux dans une île qui ne dispose pas d’autre énergie naturelle que le vent. Nous traversons de grandes zones de pâturages, où paissent des moutons en liberté. Quelques vaches mâchouillent sereinement une touffe d’herbe bien grasse. Puis, nous quittons ces plateaux d’alpage, pour redescendre vers FONTE DA PEDRO.

La végétation se densifie à nouveau. A RABACAL, il y a un départ de randonnée. En effet, Madère est célèbre pour ses randonnées le long des levadas. Les levadas, sont des canaux d’irrigation qui parcourent l’île en tout sens, afin d’amener l’eau dans toutes les zones de culture. L’aire de parking qui marque le départ de cette balade est encombrée de voitures, de taxis, de cars et de minibus. Tout cela laisse présager d’une promenade bien peu solitaire ! Finalement, cela ne nous tente guère. Décidément, nous sommes d’un tempérament peu partageur…

COTE NORD EST DE MADERE

La route descend vers la côte Nord de Madère, les agapanthe, les hortensias, véritables fils conducteurs de l’île, nous montrent le chemin à suivre. Tout en regagnant le littoral, la civilisation reprend ses droits. Et, avec elle, l’inévitable essor du maître béton. A PORTO MONIZ, nous pensions emprunter la célèbre route des corniches, réputée à la fois spectaculaire et dangereuse.

Ici, l’île affronte l’Océan, inlassablement poussé par les vents dominants. Elle se rempare derrière des falaises sombres et abruptes. A leurs pieds se déroule un combat violent entre l’écume et la roche volcanique. C’est une véritable succession de falaises vertigineuses, ombrageuses, indomptables. Indomptable ?...

Sauf pour les entreprises de travaux publics ! Exit la petite corniche qui devait nous dévoiler une vue plongeante sur l’Océan. Bonjour… les vilains et hideux tunnels ! Chaque escarpement est pris en traître par un de ces abominables tuyaux de béton qui le transperce. Pauvre Madère, bétonnée jusque dans son sein.

La route se poursuit de chantier en chantier. L’agacement émousse l’envie de découvrir. Le découragement nous donne envie d’abandonner à jamais cette île qui correspond si peu à nos âmes avides de nature, belle et préservée.

A SAO VICENTE

Même décor, même punition, et nous finissons par emprunter le tunnel, qui coupe tout droit au travers de la montagne vers Ribeira Brava. Retour à la case départ par la voie des taupes. Quand j’imagine que juste au-dessus de nos têtes, il y cette montagne si belle. Il ne faudrait jamais la quitter et rester à l’intérieur de Madère.

PARTIE ORIENTALE

Point de départ FUNCHAL, vers POISO… test d’effet de Foehn

Nous passons rapidement au-delà de Monté, la forêt s’installe dès 800 mètres d’altitude. Le climat change, il fait frais et humide. Si humide qu’il nous tombe dessus… le climat ! Nous expérimentons grandeur nature l’effet de foehn. Les nuages se remplissent d’eau au-dessus de l’océan. Ils atteignent la côte au vent de l’île, chargés d’humidité et ils grimpent les flancs de la montagne. En arrivant là-haut, sous l’effet d’une baisse sensible de la température, l’air humide se condense, et … il pleut ! Les nuages se vident ainsi en poursuivant leur route vers les sommets, puis repartent essorés du côté sous le vent de l’île. Voilà pourquoi, il pleut si peu à Funchal, alors que dès que vous avez dépassés ses sommets, vous êtes sous la pluie…

Une forêt fossile…

Avantage de tout cela, la végétation adore, et ça se voit !
Des grands eucalyptus côtoient des pins et d’autres arbres que je ne connais pas. Comment le pourrais-je, nous sommes dans la forêt lauriphyle de Madère. Aussi nommée Laurisilva. Il reste quelques hectares de l’un des derniers témoignages de la végétation qui recouvrait toute l’Europe il y a plus de 65 millions d’années.

En effet, il se produisit à l’ère tertiaire et quaternaire une nouvelle répartition des masses continentales. En même temps, des variations climatiques de grande amplitude se manifestèrent, plongeant les zones subtropicales dans une longue période de glaciation. Parallèlement, l’Océan Atlantique tout neuf (car il n’est apparût que lors de la séparation des masses continentales), voit pousser sous l’effet d’une activité volcanique intense, une chaîne de montagnes sous-marines. Les sommets de celles-ci donnent naissance aux îles de l’Atlantique, dont Madère. Les phénomènes climatiques anéantirent les forêts qui recouvraient l’Europe. Par contre, la position de Madère, ainsi que des Canaries fut plus propice à la conservation de la forêt laurisilva.

Je ne sais pas pourquoi, je m’imaginais que cette forêt était tapissée de lauriers roses. En fait, cet arbuste d’ornement n’a aucune parenté avec la grande famille des lauriers, représentée au grand complet dans la forêt insulaire, mais avec la famille des pervenches. En revanche, la famille des lauriers regroupe 2000 espèces, dont le laurier sauce, le laurier noble, le camphrier, le cannelier, l’avocatier. Elle comprend nombre d’espèces grimpantes et ligneuses, souvent étudiées pour leurs propriétés aromatiques. On trouve également dans les forêts de l’île l’acajou de Madère, l’azobé, le pin blanc, le chlètre arborescent (qui n’est autre que la fougère arborescente), la vigne des montagnes, le berbéris, le houx… Ces dernières variétés sont connues en Europe, mais l’on trouve ici, des souches de variétés qui sont endémiques aux îles de l’Atlantique. A ces variétés arbustives viennent se mêlées des fleurs comme la marguerite, le genêt, l’immortelle, le géranium sauvage, et quelques orchidées insulaires.

En fait, lorsque vous vous baladez dans cette forêt, il y a un caractère à la fois commun et singulier. La première impression vient du fait, que vous reconnaîtrez des espèces courantes des zones tempérées. Mais, elles côtoient des essences tropicales. Tous les climats semblent réunis au cœur de la forêt de Madère.

Au-delà de POISO, la route nous laisse le choix. Soit, nous piquons tout droit vers SANTANA, autre ville du littoral, soit nous montons au PICO DO ARIEIRO. Dom hésite à s’enfoncer plus dans la montagne. En effet, alors que nous sommes déjà à 1400 mètres, le brouillard est épais. Il craint que là-haut, nous ne voyions plus rien du tout. Mais, j’insiste. Guidée par mes sempiternelles lectures, j’ai la sensation que là-haut, nous passerons au-dessus des nuages.

PICO DO ARIEIRO

Ca grimpe, on voit les bas-côtés se débarrasser de leurs fleurs. Bientôt on ne voit plus rien du tout. Purée de pois au menu ! La route en lacets étroits est balayée par des vents violents. Par moment, on ne sait même plus s’il y a une paroi, ou si la route est sur une crête. Dom s’accroche au volant et roule prudemment pour éviter les embardées causées par les rafales. Il semble soucieux… J’espère que j’ai raison… et que là-haut, ça vaut le coup !

Plusieurs kilomètres sont parcourus dans un silence lourd. Puis, le voile se déchire, le Cap se détend. Nous arrivons sur une aire de parking au sommet du PICO DO ARIEIRO. Nous ne sommes pas seuls, cars, taxis… Mais alors… Quel spectacle ! Que c’est beau ! Pour tout dire, nous sommes plutôt mer que montagne. Mais, le PICO DO ARIEIRO a su nous séduire !

Que dire pour décrire un tel panorama ? Mélange éthéré de nuages, de pierres, de couleurs ocre, de végétation sur fond d’Océan ! Ici, l’on sent Madère fille du ciel et de la mer. Engendrée par le feu et sculptée par les flots. Ici, se trouve, Madère, l’originelle. Sur ces sommets sauvages, la beauté est restée intacte ! Le paysage est gigantesque. Du bonheur remplit les poumons à chaque bouffée d’air. Tout autour n’est que pureté. C’est un festival de pics basaltiques acérés interrompus par de profondes vallées où quelques maisons sont noyées dans une épaisse végétation. Je ne peux m’empêcher de penser au courage des gens qui ont choisi de vivre dans ces vallées retirées de tout. Par-dessus, les monts environnants, je cherche l’Océan. C’est du vice, monter si haut pour voir la mer… Toujours la mer !!!!

A contre cœur, nous nous arrachons au spectacle majestueux qu’offre le PICO DO ARIEIRO. En descendant la montagne, nous renouons avec le plaisir de contempler des cascades de végétation. Tout au long de notre descente, nous observons la diversité qu’offre les différentes strates de végétation. Les sommets sont quasiment désertiques. Ensuite, il y a les grands plateaux herbeux, royaume de la fougère et de la bruyère. Puis, en regagnant des altitudes moyennes, les espèces arbustives prennent de la hauteur, elles s’étoffent et monopolisent des pans entiers de la montagne. A hauteur de POISO, les fleurs et des espèces tropicales, comme la fougère arborescente, prennent le relais. Les bas-côtés de route s’ornent d’anthémis, de digitales, de vipérine. Des bouquets d’agapanthes et d’hortensias illuminent la grisaille ambiante. La route s’insinue ainsi jusqu’à RIBEIRO FRIO.

RIBEIRO FRIO

Etape touristique incontestable, pour les minibus et les cars. Ici, vous trouverez un élevage de truites qui fait la fierté des habitants de la paroisse. C’est aussi le point de départ d’une des nombreuses randonnées qui longent les levadas de l’île. Nous nous arrêtons au cœur même de la forêt, un peu à l’écart de l’agitation touristique. Cette forêt ne cesse de m’étonner, à la fois proche et dépaysante. On voudrait s’y balader un bouquin de botanique à la main, afin de reconnaître les espèces méconnues.

Nous flânons un moment. Un bosquet d’anthémis flirte avec les épis bleus d’une vipérine, une fougère arborescente plie sous la petite pluie qui la nourrit. Un petit chemin pavé de galets volcaniques et très pentu s’enfonce dans l’épaisse végétation. La tranquillité règne. La végétation semble absorber tous les bruits de la civilisation et prodigue un merveilleux silence. Un silence feutré… Une ambiance sourde… Une atmosphère épaisse et suave. L’humus chatouille les narines. L’air est dense et humide, pas un souffle ne parvient au cœur de la forêt. La furie venteuse qui balaye en ce moment l’archipel est exclue de cet antre. Elle est bannie de cette forteresse végétale, qui pourtant nous accueille… Même Lune se laisse aller à la douce torpeur de cet endroit. Elle choisit de faire une halte dans un bouquet de hautes herbes. Puis, elle s’y roule comme sur un matelas moelleux. Elle ferme ses petits yeux, elle enfonce sa truffe dans le tapis végétal… Elle en « rongrogne » de plaisir.

En poursuivant notre balade, nous découvrons, un canal d’irrigation, construit en escalier. L’eau tintinnabule allègrement. La petite cascade frappe chaque marche et éclabousse les bords. La végétation, opportuniste, a colonisé l’endroit. Des azalées sauvages profitent de l’aubaine pour se gaver et faire de l’ombre aux hortentias. C’est ici que le mot fertilité a été inventé… C’est sûr !

SANTANA

Notre curiosité nous rappelle à l’ordre : « Hé, Ho… et le reste ? ». Donc, nous quittons cet endroit paisible pour rejoindre SANTANA. Située sur la côte nord-est de l’île, la ville a la réputation d’être « pittoresque et d’une rare beauté ». Mais, nous retombons dans le schéma classique des villes de bord de mer. Sans âme et n’ayant pas gardé les traces du passé qui eût pu les rendre intéressantes.

Cependant, une typicité subsiste. Ce sont ces minuscules chaumières en forme de « V » inversé. Qui ont été construite lors d’un hiver si froid que les habitants, démunis pour combattre ces conditions exceptionnelles, ont cherché le moyen de garder la chaleur. Ainsi, j’imagine, que la dimension réduite de ces masures, impose de vivre à l’étroit et donc de se tenir chaud…

FAIAL

Plus à l’est sur la côte nord, se trouve FAIAL. Un petit fortin est indiqué sur la carte, avec un « miradouro ». En fait, de fortin, nous trouverons quelques canons positionnés sur une esplanade surélevée, pavée et nantie d’une petite cabane, ou s’ébattent 4 photos vieillies de ce à quoi le coin ressemblait au début du siècle dernier… Par contre la vue est belle ! Ombrageuses les falaises se succèdent tout au long de la côte nord. Elles se jettent, vertigineuses, dans l’Océan. Toute la côte se présente comme une immense forteresse qui se dresse fièrement, lançant un affront à la mer…

Les maisons neuves construites en front de mer ont tort de leur tourner le dos… En effet, la plupart des maisons sont construite comme pour regarder l’intérieur de la ville et non comme chez nous, avec vue mer… Etrange. Et peut-être qu’ils ont raison, car en même temps, ils n’exposent pas le côté ouvert de la maison aux embruns…

A l’est de FAIAL, un morne aux allures de table colossale sépare la ville de sa voisine PORTO DA CRUZ. C’est un village très calme, nanti de deux superbes frangipaniers sur la place de l’Eglise. Comme partout dans l’île des maçons s’affairent autour d’une bétonnière. Afin de bâtir un nouvel immeuble, juste à côté d’un autre, qui s’écroule. Drôle de pays, qui aime à cimenter de neuf plutôt qu’à restaurer l’ancien. Nous trouverons néanmoins une tonnelle tranquille où nous restaurer. Instant paisible où s’interrompt la course folle à la découverte de cette île.

PONTA DE SAO LOURENCO

Après cet intermède, nous trouvons au-delà de la route, la PONTA DE SAO LOURENCO. La pointe Est de Madère est une falaise extraordinaire, qui plonge de plus de 180 mètre de haut dans les flots. La presqu’île offre des côtes escarpées qui se baignent dans une eau translucide. Des bancs placés judicieusement face à l’horizon, invitent à la flânerie. Ici, votre regard, vos pensées se perdent dans le vaste horizon. Dans la baie d’Abra, une goélette à l’ancre passe des heures tranquilles à l’abri du phare. Seules les taches émeraude clairsemées dans l’eau outremer donnent un relief chromatique au décor extrêmement aride. La zone est zébrée de multiples chemins de randonnées. Les promenades sont innombrables. Lune, malgré son grand âge, trotte sur les chemins de caillasses qui mènent à de jolis panoramas.

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JARDIM BOTÂNICO DA MADEIRA

Ne partez pas de Madère sans aller au jardin botanique. Bon, d’accord, on est surpris de voir qu’il est construit par-dessus un tunnel d’autoroute. Mais, la richesse botanique compensera rapidement ce petit défaut. Vous y trouverez bon nombre des espèces endémiques de l’île. Mais aussi des plantes vraiment originales, comme ce cycas du japon. Sorte de palmier, qui couve en son sein un énorme chou. Vous reconnaîtrez la traditionnelle étoile de Noël. Mis à part, qu’ici elle affiche la taille d’un arbuste ! Et puis, une variété inouïe de cactus est représentée. Une farandole de fleurs offre un écrin joyeux à une immense volière qui regroupe des oiseaux tropicaux. Des arbustes, dont plusieurs variétés de ficus, trouvent des formes inattendues, comme cette chaise qui pousse à côté d’un oiseau, ou d’une spirale. Finalement, quelle que soit la famille botanique présentée, ce qui étonne le plus c’est la dimension qu’atteignent les spécimen. Bref, pour une ancienne « jardinière », cette balade est vraiment divertissante.

EN BREF...

Comme nous l’avons dit plus haut, nous désirions vraiment voir Madère. Nous avions lu (trop lu, sans doute) des descriptions qui ne nous laissaient aucun doute. Les adjectifs « magnifique », « pittoresque » avaient attisé notre imagination. Combien de fois avons-nous lu que Madère était « un véritable jardin tropical où on pouvait encore rêver de paradis » ? A lire, l’archipel s’approche de la perfection… A voir… nous en sommes encore perplexe ! Pourquoi une telle disparité ? Si Madère ressemble au paradis, le béton doit être canonisé ! Mais je balsphème…

Bien sûr, nous n’avons voulu garder comme souvenir que ces bouquets de fleurs qui se perpétuent tout au long des routes. La montagne est splendide. Il reste quelques hectares de forêt qui font la fierté des insulaires. Mais, les autorités mettent trop de zèle à façonner l’île en vue d’une surexploitation humaine, laissant l’image tenace d’une île chantier. La découverte de Madère se résume en une succession de désillusions et d’émerveillement. Le pire côtoie le meilleur.

Je me pose un cruel dilemme. Une question d’éthique. Comment peut-on conclure par une opinion négative ? Une île est-elle belle car l’homme y a trouvé sa place tout en ayant préservé sa nature intacte, du moins autant que possible ? Ou, une île force-t-elle l’admiration par le travail acharné de l’homme à plier une nature, à ses yeux ingrate, à ses volontés de rentabilité ?

Sans doute vaut-il mieux donner une image moins mirobolante d’un pays, le visiteur ne l’abordera donc pas la tête farcie d’images idylliques.

Si vous disposez de beaucoup de temps, et que vous désirez attendre la bonne saison pour traverser l’Océan, Porto Santo est un bon plan pour patienter. Mouillage agréable, d’excellente tenue (LA qualité marine par excellence) et offrant des commodités appréciables. Vous pouvez de Porto Santo, faire un saut sur Madère, afin de satisfaire une curiosité bien légitime. Sinon, la toute nouvelle marina de Caniçal peut représenter une bonne option.