Jeckyl and Hide…
L’île aux deux visages…

Au départ de Porto Santo, L’Etoile de Lune poussée par des alizés gonflés d’énergie, parcourt rapidement les quelques 260 miles qui la séparent de Graciosa. Cette île, située au Nord Est de l’archipel des Canaries, n’a rien de Gracieux, si l’on se borne à n’y voir qu’une bande de sable rehaussée de quelques pitons volcaniques où l’on imagine en soupirant les longues journées d’ennui qui s’écoulent, à Graciosa, plus lentement qu’ailleurs…

Par contre, si vos yeux embrumés par les nuits passées en mer, découvrent au petit matin ce que nous avons vu… La Graciosa vous ensorcellera. Elle vous attirera au creux d’une baie, comme si elle vous tendait les bras les plus doux. Vous cèderez à une langueur parfaite. Ses parfums suaves aux fragrances de paradis vous envoûteront… Peu à peu le charme opèrera. Attention…la Graciosa tisse sa toile autour de vous…

« Balivernes ! » : dites-vous ? Alors, … lisez ceci.

Derrière nous, la nuit au large. Devant l’étrave, l'archipiélago Chinijo, univers de cailloux posés sur l'outremer océanique se réveille lentement. Nous longeons la partie ouest de l'île principale de l'archipel : la Graciosa. Puis, nous contournons sa partie Sud. Entre temps, le soleil poursuit sa course derrière le plus haut volcan de Lanzarote : la Corona. Il dormait… paisiblement, la tête dans les étoiles. La lumière dessine peu à peu les contours du dôme qui domine les falaises de Lanzarote.

Des vestiges de rivières de lave dévalent les à-pics et creusent des sillons noirs qui se jettent dans le chenal entre Graciosa et Lanzarote. Lanzarote est éminente, digne, et austère. En face, Graciosa couleur de miel, est légère toute en courbe et modeste.

L’île se présente comme un vaste champ de sable, où la végétation endémique semble lutter jour après jour contre la sécheresse. Sur ses contours ourlés d’écume scintillante, l’émeraude resplendit au creux des baies découpées par l’Océan. Quatre dômes volcaniques, aux typicités géologiques intéressantes, donne du volume à ce désert fait île. Playa Francesa, l’une des trois baies du sud nous ouvre les bras. Déjà, 4 autres bateaux se sont laissés tentés et semblent loger là depuis « un certain temps ! »

Quel luxe ! Le mouillage offre deux plages de sable doré. Pour tout témoignage de la présence humaine, une maison en pierres volcaniques s’écroule au Sud de la baie. Une colline aux couleurs extravagantes lui offre un arrière plan magnifique. De L’Ouest au Nord, nous sommes protégés par des dunes de sables, recouvertes de pompons épars de végétation. A l’Est, les falaises et la Corona s’élèvent haut derrière le petit détroit qui sépare les deux îles. Au Sud Ouest, l’horizon.

L’équipage n’a pas besoin de se parler. Nous plantons l’ancre pour un moment… nous attendrons ici la bonne saison pour le Cap Vert. Nous dépensons notre première matinée dans une paresse contemplative. Impossible de détacher les yeux du paysage. Tout est couleur, relief et lumière. Et puis, ce volcan de la Corona, dominant tout cela… C’est fascinant ! Je lui lance : « Toi, ne te réveille pas ! »

A midi, nous voyons un grand catamaran à moteur déverser son flot de touristes braillards. Nous les regardons d’un air mauvais. Ne vous étonnez pas, c’est une maladie répandue chez les TDM (tourdumondistes). Ils ont tendance à croire que les plus beaux endroits de cette planète leur sont réservés… Nous sommes rapidement rassurés. Les vacanciers repartent aussi vite qu’ils sont venus… et après tout, ils apportent, pendant 2 heures, un peu d’animation dans un quotidien bien tranquille. Au programme : banane rehaussée de 6 touristes tirée par un scooter qui tourne en rond, kayak par grand vent histoire d’en perdre quelques uns…, baignade en eau fraîche (22°) ce qui vaut bien quelques cris aigus en prime… Bref, une totale, pour assurer des souvenirs inoubliables!

Nous passons plusieurs jours dans cet endroit de rêve, sans pousser notre balade plus loin que les dunes limitrophes. Nous nous laissons bercer par le rythme des marées. Les pêcheurs de la Graciosa, passent deux fois par jour. Ils sont adorables, et vous emmène dans leur barque jusqu'à Sociedad, si vous le leur demandez. Nous restons au mouillage...

Un jour, pourtant, il nous faudra aller à LA ville… Ainsi, munis de sacs à dos, nous traversons courageusement le désert, et prenons la direction Nord. Une heure de marche et nous voici en bordure d’un village en cours d’extension. Ici, le bitume n’existe pas. Les rues et chemins sont faits de sable. Douze voitures servent à la fois aux propriétaires à faire le tour de l’île, mais aussi de taxi, à l’occasion. Le village est fait de maisons basses : un rez de chaussée souvent percé d’une cours intérieure et parfois rehaussé d’une pièce en premier étage. Sociedad a des allures de casbah mauresque. Le petit port, n’en finit pas d’être achevé. L’eau n’arrive pas aux pontons, l’électricité non plus d’ailleurs. Il est payant, aléatoirement. Cela dépend de l’humeur et de la présence du Port Captain. Une petite « Botiquin » fait office de pharmacie. Une poste est ouverte de 11heures à 13heures. Un cyber existe et est ouvert en dehors des heures de repos du patron.

Il y a des cafés, des restaurants, deux petits supermarchés où l’on trouve de tout et moins cher qu’à Lanzarote, même moins cher qu’à Madère… Il y a des téléphones rouillés, qui marchent selon le temps, et qui lorsqu’ils marchent sont pris de frénésie boulimique. Il y a même un salon de thé à la sortie du village, ou plutôt à l’entrée du désert… Ils font des glaces artisanales…Que demander de plus ?

Nous revenons satisfaits de notre tour en ville. Nous sommes à présents persuadés que nous resterons là un LONG moment ! Les semaines s’écoulent, et nous faisons des émules, car le mouillage se remplit petit à petit. Fin août Playa Francesa compte 17 bateaux !

L’équipage de l’Etoile de Lune dilapide son temps.

Nous partons deux fois par semaine à la ville, cela nous fait l’effet d’une « traversée du désert». Nous randonnons autour et sur les dômes volcaniques. Nous nous baignons en compagnie de Totor, un poisson baliste, qui nous suit comme un petit chien. Il est parfois envahissant Totor… Dom parvient même à le saisir.

Notre voisin, pêcheur braconnier (nous sommes dans une réserve protégée) est obligé de le mettre en quarantaine. Sinon, Totor, plus malin que les autres, mange les appâts, et chasse tous les autres poissons. Donc, le temps d’une pêche il se retrouve dans un seau puis, il est relâché.

Au mouillage, nous comptons une dizaine de nationalités. Tout ce petit monde se retrouve sur la plage, et invente pour se comprendre un espéranto dominé par l’anglais mais surtout, par le langage des mains. Le mois d’août passe rapidement. Et nous comptons bien nous laisser glisser vers le mois de septembre…

La Graciosa a d’autres projets pour nous ! Pendant trois jours, le ciel est glauque. L’atmosphère devient pesante, chaude sans vent. Le soleil est pâle au travers d’un voile jaunâtre épais. Les bateaux se salissent. Tout est recouvert d’une pellicule rouge, gluante, humide. Au troisième soir, je dis au Cap : « Bon sang, mais tout ce sable doit bien venir de quelque part… et surtout être poussé par quelque chose »…

Pourquoi n’ai-je pas poussé le raisonnement plus loin ? Dans la nuit, Graciosa la paradisiaque se montre sous son aspect démoniaque appelé ici Calima. C'est un vent d'Est puissant qui emporte loin au large les sables du désert. Le vent puise son énergie sur les pentes de la Corona. Puis, il dévale les falaises à 65 nœuds soumettant le détroit à sa force despotique. La mer hachée lève rapidement des vagues de deux metres au mouillage. Les bateaux trop nombreux se sont pris pour des auto-tamponneuses. Un carnage !

L'un de nos voisin, un beau bateau tout neuf de 54 pieds, a été projeté sur les cailloux. Il a coulé en moins de 5 minutes. D'autres bateaux se sont heurtés violemment créant des dommages importans aux coques. L'Etoile de Lune a dû subir les assauts d'un bateau en acier qui dérapait sur elle. Nous avons trouvé notre salut au large! Cette aventure aurait pu mal tourné, si la Graciosa n’avait pas eu pitié de nous… Le vent, a cassé du bateau, mais aucun dommage humain, fort heureusement…. De plus, le lendemain matin, les pêcheurs de la Graciosa ont secouru les bateaux échoués sur le rivage. Ils ont permis au 54 pieds de pomper l'eau et grâce à uncolmatage de fortune, il a pu rallier le port le plus proche pour réparation.

Ainsi, si vous aussi, vous vous laissez tenter par les lumières de Graciosa, un seul conseil. Fuyez, si le sable du désert masque le soleil… Tôt ou tard, il s’abattra sur vous…

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