Le minutage d’Emily

Voici le rapport de ce que nous avons vécu à Port Egmont (Grenade) avant et pendant le passage de l’ouragan Emily (13/14Juillet 2005) à bord du bateau l’Etoile de Lune, sloop en aluminium.

Nous vous donnons les bulletins météorologiques que nous avons reçus à bord. Puis, nous vous décrivons ce que nous avons vécu comme conditions et les conclusions qui ont mené aux choix que nos avons fait.

A savoir : notre anémomètre n’était pas fiable, il n’a jamais indiqué plus de 48 nœuds lors de cette nuit. Les forces de vent mentionnées ont été confirmées par d’autres bateaux ou par les autorités locales…

Le 7 juillet 2005 BEQUIA – CANOUAN
Nous faisons une de nos plus belles navigations de la saison, au portant bâbord amure. Nous sommes poussés par un vent d’Est 15/20 nœuds, sur mer belle. Notre baromètre trace une belle vague, qui correspond à une marée barométrique comprise entre 1017,5 hPa et 1014,4 hPa. Temps clair.

Les bulletins météorologiques suivent les frasques de l’ancienne tempête tropicale Cindy, redevenue dépression tropicale et qui arrose copieusement la Géorgie. Les météorologues pistent Dennis passé en ouragan catégorie 1 après être passé au-dessus de nos têtes en tant qu’onde tropicale particulièrement active à Bequia. Aujourd’hui il se trouve à 500km de la Jamaïque ( 16.7N 74.2W)

Un entrefilet météorologique attire notre attention :
Une zone de basse pression à 1012 hPa dans la ZIC vers 12N 19W, déplacement Ouest à 10 ou 15 nœuds.

Le 8 juillet 2005 UNION
La météo du jour nous annonce un vent de secteur Est à Sud Est, 10 à 15 nœuds soit force 3 à 4 bf. Rafales à 30/35 nœuds sous grains modérés à forts localement orageux au Sud du 13 Nord, gagnant par le sud-est de la zone en cours d’après-midi. Une amélioration est prévue par l’Est de la zone sous 48 heures. (Nous sommes au Sud du 13 Nord)

Maximum barométrique en 24 heures : 1016,5 hPa
Minimum barométrique en 24 heures : 1013,8 hPa

En fait, nous croiserons, sur la route vers Unions une ligne de grains qui présentaient de grosses ressemblances avec une onde tropicale active (dont je n’ai retrouvé aucune trace dans les bulletins météo quotidiens). Pourtant, c’est impressionnant, à l’ouest de l’étrave le temps est clair, ciel bleu. A l’Est de l’étrave, nous voyons arriver une masse nuageuse grise, peu à peu elle grignote le ciel. Le vent fraîchit d’un coup (rafales supérieures à 40 nœuds), visibilité nulle, des grains violents se succèdent, nous nous amarrons à une bouée à Union.

Autres phénomènes météorologiques : Tous les regards météorologiques sont tournés vers Dennis ouragan majeur passé en catégorie 3, il atteint La Havane. Il se renforce rapidement et accède à la 4ème catégorie.

Plus aucune mention de la zone de basse pression dans les bulletins météorologiques.


Le 9 juillet 2005 UNION
Nous subissons le passage de très mauvais temps en relation avec une onde tropicale qui traverse l’Arc antillais en 2 jours : orages, fortes rafales, vents supérieur à 25 nœuds, houle d’Est, trombes d’eau… Le baromètre garde son oscillation entre les marées barométriques mais il baisse sensiblement en valeur absolue. Dans la nuit du 9 au 10 il fait une belle glissade, lors d’un grain violent correspondant avec la marée descendante (minimum à 1013,6 et maximum à 1016,6)

Le bulletin du jour nous annonce une onde tropicale au niveau de l’Arc antillais vers 60W au Sud du 16 Nord, elle se déplace à 10/15 nœuds. Il semble pourtant qu’elle sévisse depuis hier.

L’ouragan Dennis garde le rôle principal, centré par 23.3N et 82 .3W il ravage tout sur son passage.

Et voici qu’apparaît à nouveau notre zone de basse pression, elle se manifeste près d’une onde tropicale axée le long du 30W au Sud du 19N se déplace à 10/15 nœuds vers l’ouest. Un petit minimum de pression vers 11N36W. (PETIT MINIMUM !!!!!)

Le 10 juillet 2005 Cariacou
Le temps ne s’est pas franchement rétabli, nous avions payé la bouée jusqu’au 11 juillet, mais nous ne savons pas bien à quoi nous en tenir avec cette onde « active et sous surveillance » qui se balade sur l’Atlantique. Toujours à l’écoute du baromètre, il reprend une oscillation bien régulière et rassurante.(minimum à 1013,4 maximum à 1017)

Nous recevons ce message : « L’onde tropicale dont nous parlions ce matin s’active et s’organise, elle est maintenant située à 2300KM à l’Est des petites Antilles. Les conditions sont favorables à son développement d’ici un jour ou deux. Ce système est à surveiller. »

A 17H28 Nous apprenons que « l’onde tropicale est maintenant située à 2000 KM à l’Est des petites Antilles, elle continue à montrer des signes d’organisation et ce système devrait devenir la prochaine dépression tropicale d’ici un jour ou deux. Cette onde reste sous surveillance. »

Notre conclusion :D’ici un jour ou deux, nous serons le 12, passer en dépression tropicale le 12, elle serait proche de l’Arc antillais et n’aurait pas le temps de se développer en tant qu’ouragan… Mais les bulletins se suivent et activent la cadence :

23h23 L'onde tropicale très active, associée à une zone de basses pressions est maintenant à 1900 km à l'Est de l'arc Antillais.
Ce système continue d'évoluer et devrait passer dépression tropicale dans le courant de la nuit ou dans la journée de lundi. Elle se déplace suivant un cap Ouest à 20 km/h

Le 11 juillet 2005 Grenade
Nous préférons partir sur Grenade et attendre dans un abri anti-cyclone. Nous passons par la façade atlantique de Grenade, le temps est radieux, l’alizé régulier d’Est Sud Est 15 à 20 nœuds. Le baromètre est toujours gentil et reprend le rythme régulier de ses marées.(minimum à 1013,8hPa et maximum à 1015,9 hPa) Nous arrivons à Port Egmont et pensons trouver un mouillage complet. Personne, personne ne semble se préoccuper de ce phénomène. Nous nous demandons si nous ne sommes pas devenus paranoïaques de la cyclogenèse. Nous suivons sa progression par des bulletins communiqués par mails.

Voici les mails reçus dans la journée du 11

6h 25 L'onde tropicale très active est devenue la dépression n° 5. Elle pourrait concerner les Antilles. Sa prévision de trajectoire actuelle la ferait passer prés de la Guadeloupe vers le 14 juillet mais il est encore trop tôt pour avoir une idée précise de sa trajectoire.
Elle se déplace à 15 km/H vers l'Ouest, les vents constants sont estimés à 45km/h, la pression à 1010mb.
Ce système est à surveiller car il devrait passer tempête tropicale dans la journée lundi.

A la mi-journée : La dépression n° 5 à pris un cap Sud-Ouest, la prévision de passage la ferait passer entre la Martinique et la Guadeloupe, voir plus au Sud, le 14 juillet.

17h 24 La dépression tropicale n°5 se renforce doucement en atlantique. D'après le NHC elle devrait passer tempête tropicale dans la soirée ou demain matin.
Les modèles de prévision de trajectoires voient passer ce phénomène au Sud de la Martinique, au niveau de Sainte Lucie aux alentours du 14 juillet.
pour info cette dépression était centrée à 11 heures locales par: 10.3 N et 44.7 W à environ 1800 kilomètres à l'Est des petites Antilles.

Cependant, le bulletin large émis par météo France annonce ceci : TENDANCE ULTERIEURE : Pour les prochaines 48 heures : Tempête Tropicale abordant sur l'extrême sud-est de la zone. (zone comprise entre le 10N/20N ; 50W/70W )

Notre réflexion à la suite de la lecture des bulletins météo :

Si nous faisons confiance aux modèles de prédiction de trajectoire, Emily devrait passer très au Nord de notre position. Dans le cas, où nous envisageons une erreur de prédiction, il faut se dire qu’Emily peut passer n’importe où entre la Guadeloupe et le continent Sud Américain. La zone de danger devient alors très vaste. Que faire ?

Soit, il faut partir immédiatement pour le Venezuela, et rallier le continent, car aucune île intermédiaire ne présente un abri suffisant pour attendre des vents à force de tempête (force 11 et plus, soit 64 nœuds) ainsi que la houle générée par le phénomène. Soit nous assurons un mouillage en prévision d’une tempête tropicale qui passerait au Nord de notre position.

Dans le premier cas : Deux cents milles nous séparent du continent (soit 40 heures de navigation à condition d’être poussés par le vent, hors il faiblit énormément, pétole annoncée pour les 2 jours à venir). Nous craignons donc de ne pas aller assez vite et qu’Emily nous coupe la route. Si la dépression tropicale reste sur la même latitude, elle passera dans les archipels au Nord des côtes du Venezuela. La route pour aller vers Puerto da Cruz nous porte au Sud Ouest, or nous savons qu’Emily se renforce à chaque pas qu’elle fait vers l’Ouest. A quel stade atteindra-t-elle notre position ? De plus, nous savons par nos amis qui sont à Margarita que tous les mouillages sont bondés. Puerto da Cruz affiche complet. Testigos, au Sud Ouest de Grenade ne présente pas un abri sûr. Quant à Margarita nous savons que l’onde de tempête de Ivan a jeté plusieurs bateaux à la côte en 2004. Seule solutions aller jusqu’au Golfe de Cariaco ou Mochima.

Deuxième cas : rester à Port Egmont. Réputé être un bon abri lors de conditions cycloniques il est évident qu’il le sera d’autant plus par conditions de « simple » tempête. Pour le moment nous sommes seuls. Nous aurions donc toute latitude pour tourner autour de notre mouillage. Nous savons que, notre Copain Jagoar parti du ponton de Port Camargue un an plus tôt que nous, a subi les déchaînements d’Ivan le terrible (cyclone de catégorie 5, le plus intense qui soit) dans ce port même… Le guide du Patuelli nous rassure et mentionne cet endroit comme « un abri total – le meilleur de toutes les Petites Antilles, très vaste et entouré de montagne ». Nous pensons qu’il est plus raisonnable d’attendre une tempête dans un abri sûr que nous connaissons que de partir à l’aventure vers des mouillages surchargés que nous ne connaissons pas.


BULLETIN DE 23H45 :
L'onde tropicale n° 5 est désormais à 1655 km à l'Est des Antilles; Elle se déplace suivant un cap Ouest qui la ferait passer prés de la Martinique le 14 juillet.
Les vents constants sont estimés à 55 km/h et la pression est à 1008 mb. Ce système devrait devenir la prochaine tempête tropicale d'ici 24 heures.

Le 12 juillet 2005
Quelques bateaux arrivent dans la baie. La plupart d’entre eux se posent au mouillage à l’ancre tout simplement. C’est une journée radieuse, sans trop de vent, un ciel dégagé, il fait chaud. Le baromètre oscille entre son minimum à 1013,7 hPa et 1016,1 hPa.

Bulletin de 9h21 :
L'onde tropicale n° 5 est devenue la tempête EMILY et elle est située à 1610 km à l'Est des petites Antilles.
Elle se déplace suivant un cap Ouest Nord/Ouest qui la ferait passer prés de la Guadeloupe le 14 juillet.
Les vents constants sont estimés à 75 km/h et la pression est à 1003 mb. ce système devrait continuer de se renforcer durant la journée de Mardi.

Bulletin de 11h 15
La tempête Emily a repris une course vers l'Ouest durant la nuit, ce qui la ferait passer au Nord de la Martinique dans la journée du 14 juillet. Il est encore trop tôt pour avoir une trajectoire précise.
Elle est située à 1360 km à l'est des Antilles. Les vents constants sont estimés à 75 km/h et la pression est à 1003 mb. ce système devrait continuer de se renforcer durant la journée de Mardi.
ORIGINE: METEO-FRANCE TOULOUSE

BULLETIN CYCLONES DU MARDI 12 JUILLET 2005
ATLANTIQUE :
TEMPETE TROPICALE "EMILY", EX DEPRESSION TROPICALE N 05 :
POSITION : 11.4 NORD ET 48.6 OUEST LE 12 A 09 UTC.
DEPLACEMENT : OUEST (280 ) A 13 NDS.
PRESSION ESTIMEE AU CENTRE : 1003 HPA
VENT MAX (MOYENNE SUR 1 MN) PRES DU CENTRE : 40 NDS AVEC RAFALES A
50 NDS.
VENT SUP A 35 NDS JUSQU'A 30 MN DU CENTRE DANS LA MOITIE NORD
20 MN DANS LA MOITIE SUD.
POSITION PREVUE LE 13 A 06 UTC : 12.9 NORD ET 53.5 OUEST. (INTENSITE DU PHENOMENE PREVUE SE RENFORCER.)

Toutes ces nouvelles nous donnent raison. Nous préparons sans grande hâte le bateau. Réfléchissons aux forces de vents que nous subirions dans le pire des cas. Une tempête tropicale reste maniable. Nous prenons la chose au sérieux mais sans panique. Nous comparons notre position 12N 61.43W. avec ces dernières précisions le Cap trace sur la carte le parcours d’Emily. Si à 53.5W, elle est déjà à 12.9N nous n’aurons que les vents les plus faibles du phénomène puisque nous serons dans son extrême sud. Voire en dehors du phénomène.


Bulletin de 17h49
La tempête Emily a maintenu sa course vers l'Ouest durant la matinée ce qui la ferait passer au sud de la Barbade dans la nuit du 13 au 14 juillet.
La Barbade, Grenade, Grenadines, St Vincent et Sainte Lucie sont passées en alerte tempête, état que Trinidad et Tobago devrait prendre aussi un peu plus tard dans la journée.
A 11 heures locales, elle était située à 925 km au Sud Est de la Barbade.
Elle se déplace vers l'Ouest à 32 km/h et peut reprendre une route Ouest Nord/ouest dans la journée. Les vents constants sont maintenant estimés à 85km/h et la pression à 1000mb.


Bulletin météo spécial marine BMS N° 8 du 12072005 à 21h00 utc
Conditions de tempête sur la zone, conditions d'ouragan prévues à partir du 13/07 à 18h00 utc
La tempête Emily était entrée le 18072005 à 18h00 utc par 11.10 degrés Nord et 52.0 degrés ouest
Dernière position estimée le 12.07.2005 à 21.00 utc par 11.10 Nord et 52.80 ouest
Intensité stationnaire
Déplacement 270 degrés à 17 nœuds
Vent maximum : 45 nœuds rafales 55 nœuds
Vents sup à 64 nœuds : ONE- OSE- OSW -ONW
Vents sup à 50 nœuds : ONE - OSE - OSW -ONW
Vents sup à 34 nœuds : 45 NE - 20SE -20SW -45NW
Pression au centre : 1000 hpa
Mer creux sup à 3m50 dans un rayon de : 75 NE - 30SE - 30SW - 75 NW
Tous les quadrants sont en miles nautiques
Positions prévues pour EMILY :
Le 13 à 6.00 utc : 11.50Nord - 55.40 Ouest vents 55noeuds rafales 65 nœuds
Le 13 à 18h.0 utc : 12.10 Nord - 58.60 Ouest Vents 65 nœuds rafales 80 nœuds
Le 14 à 6.00 utc : 13.0 Nord 61.60 Ouest vents 75 nœuds rafales 90 nœuds

Notre conclusion : Emily passera sur les Grenadines.

Toute la journée le soleil a brillé, il fait un temps radieux, presque pas de vent. La nuit est l’une des plus étoilées que j’ai vue. Un temps idyllique, rien mis à part les bulletins météo, ne permet de déceler ce qui se trame sur l’Atlantique. Le baromètre continue ses oscillations entre marées hautes et marées basses. Vers minuit seul un expert peut déterminer que le baromètre est en train de descendre. Nous sommes à 1014,8 hPa tandis qu’à minuit le 11 juillet, il était à 1015,8. La réduction de l’amplitude des marées est en train de s’amorcer. C’est visible à posteriori, mais pas à ce moment précis en direct live !

Le 13 juillet 2005
La radio locale suit pas à pas la route d’Emily, elle met en alerte la population de Grenade déjà sévèrement éprouvée par le cyclone majeur Ivan en septembre 2004. Au matin du 13 juillet à moins de 24 heures du passage d’Emily, nous ne savons toujours pas quel sera son point d’impact, au lieu de s’affiner les prévisions sont versatiles et jouent avec nos nerfs.

BULLETIN DE 06h 35
Réveil aux aguets, cherchons toute sorte d’infos. A la radio, les prêcheurs qui prient succèdent aux autorités locales qui conseillent à la population : « be prepared and no fear »… (préparation et non peur !) La panique n’a pas droit de cité, elle est mauvaise conseillère.
BULLETIN
La tempête Emily a orienté sa course vers le Sud ouest durant la soirée ce qui l'éloigne de la Martinique.
A 23 heures, elle était située à 590 km au Sud Est de la Barbade. Elle se déplace vers l'Ouest à 32 km/h tout en se renforçant. Les vents constants sont estimés à 95 km/h et leurs forces se font ressentir à 95 km du centre de la tempête. La pression chute à 997 mb.
Le passage de la tempête va s'accompagner de très fortes pluies si elle maintient son cap, EMILY devrait passer au Nord de Tobago ce mercredi soir.
La Martinique est en préalerte, de même que tobago, La Barbade, Grenade, Grenadines, St Vincent et Sainte Lucie sont passées en alerte tempête.

8 H 1013,5 hPa
A 8 heures du matin, Emily est centrée à 11,3N et 57, 2W à 250milles de Port Egmont, le baromètre indique 1013,5 (24 heures plus tôt il était à 1015,3). Le soleil brille, il fait chaud, pas un souffle de vent. Taux d’humidité de l’air 78%. Nous installons le mouillage. Trois ancres de 25 kilos empennelées sur une chaîne de 10 de 60 mètres de long. L’étrave face au Sud.. Une main de fer croche la chaîne, elle est amarrée au chaumard. La chaîne est également passée autour de la bite d’amarrage d’étrave. Ceci afin d’éviter d’arracher le guindeau lorsque l’Etoile de Lune tirera sur son ancre.

9 H 1013,3 hPa
Rangement de l’intérieur du bateau. Tout est arrimé en prévision d’un violent coup de gîte. Afin que rien ne tombe et blesse celui qui serait à l’intérieur ! Lors du passage d’Ivan au même endroit que nous, un bateau s’est couché dans une rafale. Tous les capots sont vérifiés et nous serrons les fermetures afin qu’ils restent étanches.

 

Sur le pont, nous réfléchissons à tout ce qui peut offrir une prise au vent trop importante, et l’ôtons. Les dorades sont enlevées et rebouchées hermétiquement en prévision des pluies abondantes annoncées. Tout ce qui traîne sur le pont est enlevé et rangé dans les coffres ou l’intérieur du bateau : kayak, bidons, rames, bimini, taud, capote, cagnards... Les panneaux solaires sont démontés et rangés à l’intérieur du bateau. Les drisses, écoutes et bouts à poste en pied de mât sont ficelés, arrimés sévèrement. Nous laisserons deux grosses défenses rondes à portée de main et solidement arrimées. La grand voile dans son lazy bag est solidement arrimée à la bôme. Le génois enroulé sur l’étais mais ficelé par des bouts. (Certains équipages ont complètement dégréé leur bateau). Les batteries et piles de toutes les lampes sont vérifiées, ainsi que celles du gps portable. Nous bloquons l’éolienne. Nous préparons les cirés, des vêtements chauds et la combinaison musto.

Nous pensons un moment préparer les papiers et de l’argent dans un sac étanche, mais nous ne le faisons pas. Puis, nous hésitons à démonter l’annexe et à ranger son moteur. Le Cap préfère la garder au portique, au cas ou… (à savoir : les conditions sont si violentes qu’une annexe ne sert à rien. Au pire des cas, si le bateau dérive et va se jeter dans la mangrove, l’annexe sera complètement détruite. Mieux vaut la ranger, elle aussi !)

Voici ce que nous recevons comme bulletins émis par le Hurricane center de Miami

REPEAT...CENTER LOCATED NEAR 11.1N 56.3W AT 13/0900Z
AT 13/0600Z CENTER WAS LOCATED NEAR 11.1N 55.4W

FORECAST VALID 13/1800Z 11.6N 58.6W
MAX WIND 60 KT...GUSTS 75 KT.
50 KT... 30NE 20SE 20SW 30NW.
34 KT... 75NE 60SE 60SW 75NW.

FORECAST VALID 14/0600Z 12.4N 61.7W
MAX WIND 65 KT...GUSTS 80 KT.
64 KT... 20NE 15SE 15SW 20NW.
50 KT... 40NE 30SE 30SW 40NW.
34 KT... 75NE 60SE 60SW 75NW.

FORECAST VALID 14/1800Z 13.3N 64.8W
MAX WIND 75 KT...GUSTS 90 KT.
64 KT... 20NE 15SE 15SW 20NW.
50 KT... 40NE 30SE 30SW 40NW.
34 KT... 75NE 60SE 60SW 75NW.

Les bulletins français traduisent et résument la trajectoire estimée d’Emily de la façon suivante :
Prévisions:
le 13 juillet à 18h00 T.U - 11.6N 58.6W
Vents maxi: 60 nœuds - Rafales: 75 nœuds
le 14 juillet à 06h00 T.U - 12.4N 61.7W
Vents maxi: 65 nœuds - Rafales: 80 nœuds
le 14 juillet à 18h00 T.U - 13.3N 64.8W
Vents maxi: 75 nœuds - Rafales: 90 nœuds

Notre position 12N 61.43W : à 6 heures le 14 juillet, Emily passera au-dessus de nous, nous verrons son œil de près, mais serons dans son Sud…

10 H 1013,2 hPa
Temps lourd, le ciel est devenu gris, petite pluie mais qui s’arrête rapidement. Taux d’humidité de l’air 67%

11 H 1012,9 hPa
Nous relevons les points GPS du bateau. Et prenons note. Intermittence de pluies plus ou moins fortes, et de soleil voilé, temps lourd et chaud.

Point sur la situation le 13/07/2005 à 11h10 :
La tempête tropicale Emily pourrait devenir cyclone tropical dans les 24 prochaines heures. A noter que selon les dernières prévisions Emily devrait passer plus au Sud que prévu et pourrait passer sur l'île Saint-Vincent dans la nuit prochaine, Emily sera certainement dès son arrivé un cyclone tropicale de catégorie 1/5, les vents atteindront alors les 180km/h. Les vents tempétueux se ressentent à 140km du centre. Emily se trouve actuellement à moins de 420km de Barbade et 550km à l'Est de Trinidad. A suivre de près.


12 H 1013,0 hPa
Le temps ne change pas, le taux d’humidité est passé à 31%. Cela rassurerait plutôt, d’après la théorie, il faut un minimum de 70% d’humidité pour qu’un cyclone se fabrique.
Alertes en vigueur:
Alerte cyclonique: pour les iles de Tobago, Grenade, Saint Vincent et les Grenadines, et Sainte Lucie.
Pré-alerte cyclonique: pour Trinidad.
Avis de Tempête: pour les iles de Trinidad et de Barbade, et pour la côte nord du Vénézuéla, de Pedernales à Cumana, y compris l'ile de Margarita.
Préavis de Tempête: pour la Martinique.

13 H 1011,9 hPa
Depuis le matin, l’Etoile de Lune se prépare. Nous désarmons le bateau, plus les heures passent, plus l’Etoile ressemble à un bare boat (bateau nu). A la mi-journée, nous pensons encore et c’est confirmé par les bulletins de la radio locale, que nous n’aurons que la partie sud du phénomène.


14 H 1010,8 hPa
Emily centrée 11,3N 59W

Tout au long de la journée les bateaux arrivent. Un américain vient nous voir et il nous somme de nous mettre dans la mangrove « comme tout le monde ». Il dit qu’il était là pour Ivan en 2004 et que seuls les bateaux dans la mangrove ont tenu. FAUX ! Deux témoignages d’amis qui étaient réellement sur place en septembre 2004, nous ont confirmé que seuls les bateaux qui étaient dans la partie Est ont tenu. Les bateaux arrimés dans la mangrove à l’Ouest de la zone ont décroché, entraînant leurs voisins un à un, jusqu’à ce que le pont au Nord de la baie les arrête. Nous sommes plus confiants dans nos ancres, et pour le moment seul des vents de 65 nœuds maximum sont annoncés. Préférons pouvoir tourner. Les bateaux ficelés dans la mangrove prendront tôt ou tard des vents de travers, et il faut pouvoir tenir lorsque le vent pousse les flancs du bateau.

15 H 1009,7 hPa
Le temps est gris et calme

16 H 1009,5 hPa

17 H 1009,5 hPa
Emily centrée 11,4N 59,8W

18 H 1009,3 hPa
A Grenade, les alertes cycloniques sont levées. Nous n’aurons « qu’une » tempête Emily, et non un cyclone. C’est presque fête à bord. Une tempête ne dépasse pas 65 nœuds de vent, et c’est gérable. L’attention ne se relâche pas. Tout le monde vérifie son mouillage.

19 H 1009,4 hPa
A 19H30 un dernier bateau entre dans la baie. Nous sommes 30. Six bateaux dont l’Etoile sont à l’ancre au milieu, tous les autres sont arrimés dans la mangrove tout autour du mouillage

20 H 1009,9 hPa
Dans les collines environnantes nous voyons les insulaires montés sur leur toit et clouer avec véhémence les tôles. Pratiquement tous les toits environnants sont neufs. Certaines maisons ne sont pas encore complètement réparées des dégâts causés par Ivan.

Nous entendons les oiseaux chanter et les grillons aussi. Je pensais que la nature sentait arriver le danger ? Cela confirmerait que ce n’est qu’une tempête…

21 H 1009,7 hPa
Les premiers éclairs mais sans tonnerre. Le vent se lève de Nord Est mais pas très fort… Une quinzaine de nœuds, 25 en rafales.

BULLETIN 21h00
La tempête Emily ne s'est pas renforcée en fin de matinée. Toujours sur une trajectoire très Sud, la pré-alerte en Martinique à été levée. Pour info Emily était centrée à 14 heures locales par: 11.3 N et 59.0 W avec une pression stable mesurée a 1003mb...

22 H 1009,2 hPa
Les radios locales sont coupées. Décision des autorités de Grenade. Lors du passage d’Ivan. Les radios ont émis jusqu’à ce que les antennes tombent. Après le passage d’Ivan, les autorités voulaient communiquer avec la population, mais plus rien ne le permettait, jetant les insulaires dans l’ignorance de ce qu’il convenait de faire.

Nous avons entendu tout au long du jour le traumatisme qu’a laissé Ivan. Les autorités font tout pour que les erreurs passées ne se reproduisent plus.

Ce sont les dernières infos que nous recevons, ils confirment qu’Emily est restée tempête tropicale. De plus, la tempête tropicale Emily a ralenti sa course. (Ce détail me chiffonne, c’est en général très mauvais signe…)

Pendant la nuit nous n’aurons plus l’occasion de lire les bulletins, nous les lirons le matin du 14 juillet rétrospectivement.


23 H 1008,9 hPa

Peu à peu le vent fraîchit de NE. Des grains passagers mais faibles à modérés. Les conditions changent vite au dehors du mouillage on entend la mer qui frappe les falaises : l’onde de tempête. Elle ne peut pénétrer dans la baie car un couloir en S, des bancs de coraux et une langue de terre ferment le mouillage. Nous entendons que le vent en haut des collines est beaucoup plus fort qu’en bas dans le mouillage. Les arbres bruissent. Quelques rafales désordonnées supérieures à 35 nœuds de vent. Toujours des éclairs dans le ciel. Tout reste gérable.

Les collines deviennent noires d’encre, l’électricité est coupée. Seule deux lueurs sur la façade Est. Des maisons munies d’un générateur. Qui laisseront leur lumière toute la nuit ! Un repère !

24 H 1005,9 hPa
Pluie, vent ENE.Nous n’avons pas de repère de force mais l’estimons supérieur à 30 nœuds en vent soutenu et à 40 nœuds en rafales (?)

A la VHF un mayday est lancé… par un bateau sans doute dehors dans la tourmente…

00H38 1004,7 hPa,
Les conditions ne changent pas, mais l’impression est bizarre. Nous tournicotons au gré de rafales qui viennent de partout. Dehors, la mer fait de plus en plus de fracas. Nous entendons comme un bourdonnement sourd. Le vent qui s’engouffre dans les collines ?

1 H 1002,4 hPa
La pluie s’intensifie. Nous pensons être proches du creux dépressionnaire de ce que nous pensons encore être une tempête tropicale. A 21 heures, les bulletins estimaient le centre à 1003hPa.
1H17 1001,7 hPa
Le baromètre continue de descendre. Le vent reste désordonné en force et en direction, la pluie peu conséquente.
1H21 1000,8hPa
Sur les collines on entend les tôles s’envoler. Nous gérons assez bien la situation. La nuit est noire.
1h27 1000,6 hPa
45 nœuds de vent de Nord Est
1h29 999,9 hPa
Un seuil fatidique est franchi…Tout bascule…
1H48 997,5 hPa
Vents de plus en plus désordonnés, ils tourbillonnent en rafales. L’Etoile de Lune glisse sur le plan d’eau dérive relevée. Nous pointons l’étrave dans tous les cadrans de la rose des vents. Anémomètre à 35 Nœuds, mais en réalité il y a beaucoup plus(50 ou 60 nœuds). A force de tourner dans tous les sens, et la nuit aidant nous perdons nos repères. Tout va très vite.

2 H 996,5 hPa
Conditions identiques
2h03 997 hPa
une petite remontée de baromètre et un énorme espoir
2H10 995,7 hPa
Orage avec nombreux éclairs mais sans tonnerre. Toujours les rafales tourbillonnantes.
Il y a comme une trêve, elle est brève presque irréelle.
2h13 994,3 hPa
Les vents basculent et viennent d’Ouest, Nord Ouest. Ils surprennent tout le monde, y compris un catamaran ancré dans l’Ouest de la baie. Il dérape. Mais il est loin de nous et masqué par le Vieux Mérou qui est sur notre tribord hors zone d’évitage de L’Etoile de Lune.
2H21 993,3 hPa
Vent d’Ouest, peut-être nord ouest rafales supérieures à 55/60. La pluie s’intensifie.
2H29 992,9 hPa
Jusqu’à 60, 65 nœuds de vent tout est gérable, au-delà…
2h35 990 hPa
Ça chauffe !!!! Beaucoup de choses à gérer… Le vent vient de WSW, parfois WNW. Avec le baromètre, nous réalisons que ce n’est pas une simple tempête, mais bien un ouragan ! Le catamaran venu de l’Ouest de la baie est maintenant en ligne de mire de notre étrave.

3 H11 998,0 hPa
Depuis que nous avons atteint 990 hPa et que la remontée barométrique s’est amorcée, le vent s’est levé et se fâche vraiment, il est ESE. Un moment, nous pensons à cause de la direction du vent et de la connaissance théorique que nous avons des ouragans, que nous sommes passés de l’autre côté de l’œil. Donc, nous croyons en être bientôt débarrassés. En fait, c’est la partie de l’ouragan la plus difficile à vivre. 0n a la sensation que plus rien ne peut arrêter le vent, les rafales sont violentes, mais le vent soutenu l’est déjà tant, qu’on a du mal à identifier les accélérations cinétiques. Les bateaux dans la mangrove, mal amarrés à l’avant, se rapprochent de nous et nous empêchent de relâcher de la chaîne pour nous écarter du catamaran dont le mouillage n’a toujours pas trouvé de point d’ancrage. Certains bateaux ont allumé leurs feux de mouillages, d’autres restent tous feux éteints, et restent très difficiles à localiser.

Les conditions sont très dures. Notre anémomètre nous renseigne très peu, il se bloque à 48 nœuds de vent. De sources officielles, nous saurons rétrospectivement que les vents soutenus sont à ce moment de 80 à 90 nœuds. Par deux fois il grimpe à 110 nœuds. Dom à la barre, avance sur les ancres pour les décrocher. Il est impossible de relever un mouillage quel qu’il soit dans de telles conditions. Chaque fois que le catamaran laisse du champ de libre Dom louvoie sur l’ancre pour pouvoir reculer sans relever le mouillage.

3H51 1003,6
Nous luttons pour éviter que le catamaran nous dérive dessus. Il vise tantôt la coque du Vieux Mérou ketch en acier de 17 mètres et 25 tonnes dans notre Ouest. Tantôt il se rapproche de nous. Nous l’éclairons avec nos lampes spots. Le capitaine du catamaran est seul à la barre, et met les gaz bout au vent chaque fois que nous l’éclairons. Nous ne pouvons communiquer, les vents sont si violents, le bruit de la tempête empêche de nous entendre.

Nous craignons que s’il recule de trop le mouillage du catamaran se prenne dans notre chaîne. Nous n’y résisterions pas. Alors que le vent repousse le catamaran sur le Vieux Mérou, Dom avance sur les ancres. (Le lendemain, le Vieux Mérou, nous dira : « Je t’ai vu louvoyer sur tes ancres, je me demandais ce que tu faisais… »). Avec le peu de fardage qui restait et le moteur à plein gaz, nous remontons sur les ancres une à une elles décrochent. Puis, tout en gardant le bateau le plus possible face au vent, moteur à vitesse moyenne (les rafales les plus violentes nous mettent en travers, mais il faut absolument éviter ça) nous reculons tout en évitant les bateaux amarrés dans la mangrove et ceux à l’ancre derrière nous. Un petit bateau en aluminium amarré dans la mangrove derrière nous aura très peur de notre manœuvre. Il passera son temps à nous envoyer la lumière aveuglante de son spot dans les yeux… Puis il comprend que nous gérons. Il éclaire tour à tour son étrave et le catamaran qui nous gène.

Nous nous rapprochons un peu trop d’un bateau ancré au Nord du mouillage. J’accroche une défense aux filières, mais elle reste désespérément à l’horizontal. Le Capitaine gère et s’éloigne.

Nous ne pouvons pas reculer tout au fond du mouillage, il y a un pont, le mât s’y encastrerait. Le fond est de vase, les ancres doivent en être enrobées, et elles glissent sur le fond. Pour stopper le bateau, lorsque nous serons hors zone d’évitage de tout bateau et dégagés du catamaran, nous relâchons plus de trente mètres de chaîne. En tout, il y a au fond, 80 mètres de chaîne et 3 ancres de 25 kilos chacune. Dom soulage le mouillage au moteur mais sans plus avancer sur la chaîne. Le mouillage croche à nouveau.

Nous prenons nos repères : côté bâbord : à terre un hangar et deux lumières qui resteront toute la nuit ; côté tribord dans la mangrove, la lumière d’un bateau accroché dans la mangrove.

4 H 1004,0 hPa
Les conditions ne changent pas, toujours des vents violents de 80 à 90 nœuds. Pluies torrentielles. Il fait froid, nous avons mis nos combinaisons mustos et nos cirés. Dom est toujours à la barre, soulage le mouillage par un savant dosage de petites marches avant sans plus avancer de trop sur l’ancre pour qu’elle ne dérape plus.

Malgré que le plan d’eau soit fermé aux conditions du large, la mer s’est levée à l’intérieur de la baie. Les embruns en dépit de la nuit noire sont fluorescents, ils décochent des nuées d’aiguilles qui teintent d’un bruit cristallin ininterrompu. Les bateaux dans la mangrove sont en travers du vent et de la mer. Certains bateaux, dont le franc bord n’est pas suffisamment haut, se remplissent d’eau lorsque qu’ils sont dans le creux d’une vague et que la suivante monte déjà le long de la coque. Les amarres souffrent. Les bruits sont assourdissants. En haut des collines les toits s’envolent. Le vent se prend dans les fils électriques. C’est un sifflement strident, incessant. Les pataras vibrent, les drisses tapent contre les barres de flèches. Elles étaient pourtant amarrées pour empêcher cela. Le mât est pris de tremblements continus qu’il propage dans toute la coque. Notre antenne radio vient de se briser net. La pluie nous mouille jusqu’aux os, et nous sommes transits de froid et de fatigue.

Nous nous languissons de voir pointer le jour, et d’avoir enfin des repères visuels fiables. J’aurais dû préparer un thermos de café, ou n’importe quelle boisson chaude.

5 H 1007,9 hPa
Je descends voir si tout va bien à l’intérieur du bateau. Lune, la chienne est coincée dans la salle de bain. Sur ses gros tapis. Le bateau n’a pas pris de trop violents coups de gîte grâce au fait que la dérive était relevée, la chienne n’a pas trop subi les mouvements du bateau. Elle a le dos calfeutré contre la parois du moteur en marche, bien au chaud, et comme elle est « un peu » sourde… Elle dort paisiblement. A ce moment précis… Je voudrais être mon chien !

6 H 1011,0 hPa
La pluie est toujours violente, les rafales aussi, mais il semblerait que petit à petit ça se calme. Avec le jour, nous découvrons une eau brune, chargée d’un tas de débris tout autour du bateau. Dom a peur pour le filtre à eau du moteur. Il coupe le moteur. Nous tenons depuis plusieurs heures.

7 H 1013,0 hPa
Encore quelques rafales de vent, toujours de la pluie. Le Capitaine part se coucher. Il s’effondre dans sa bannette.

8 H 1013,8 hPa
Encore de nombreuses rafales, ciel glauque, pluie et froid. Il fait froid !
Des oiseaux hagards tentent de s’envoler, ils flottent et ne nagent plus, chaque rafale les épuisent un peu plus. Certains dérivent et se laissent porter jusqu’au fond de la mangrove.

9 H 1014,1 hPa
lecture du bulletin météo de la nuit dernière
BULLETIN METEO MARINE POUR RADIO FRANCE INTERNATIONALE
DATE : JEUDI 14 JUILLET 2005
ouragan Emily était centrée le 14072005 à 6.00 utc soit 2.00 locale par 12.0 degrés Nord et 61.50 degrés Ouest

Notre position : 12N 61.43W
Nous étions à 7 milles du centre d’Emily… Les Bulletins météorologiques le découvraient en même temps que nous puisque l’alerte est repassée d’une tropical storm warning à un hurricane warning quelques minutes avant qu’Emily ne nous passe dessus. De toute manière cela ne changeait rien à notre sort, puisque tout moyen de communication était coupé dès 22H, et qu’il valait mieux être sur le pont pour gérer la situation que de passer son temps à lire ou à écouter des bulletins météo.

2 AM AST THU JUL 14 2005
...EMILY NEAR GRENADA...
A HURRICANE WARNING IS IN EFFECT FOR GRENADA...ST. VINCENT...AND THE
GRENADINES.


10 H 1014,0 hPa
A 10H40, Tout est fini. Nous avons mis plus d’une heure à nous réchauffer de la nuit passée dehors à la pluie et au vent. Plus un souffle de vent. Il bruine, le ciel est gris. Tous les bateaux du mouillage sont indemnes, même si certains ne sont plus à la même place que la veille. Il n’y a plus un bruit.

11 H 1013,4 hPa
Petit à petit, les équipages pointent le nez sur le pont. Des annexes commencent à se déplacer de bateau en bateau. Le Capitaine du Vieux Mérou vient nous voir. Il est accompagné du capitaine du catamaran à la dérive. Un homme d’un certain âge. Il a été cycloné lors du passage d’Ivan. Un flotteur coulé, un moteur HS, il n’a pas encore eu les moyens de tout réparer sur son bateau. Il n’a qu’un moteur qui marche à bord. Il a eu de la chance. Le Vieux Mérou avait lâché presque 600 kilos de mouillage, l’ancre du catamaran s’est arrêtée dans les bouts du Vieux Mérou. L’empêchant de faire un carnage dans Port Egmont.

Le cyclone Emily se renforce en mer des Caraïbes, il a perdu 11MB de pression en quelques heures. L’ouragan a maintenant atteint la catégorie 2. Il est centré par 12.70N et 64W, déplacement 16 Nœuds.

Il a enfin pris cette trajectoire WNW… Maigre consolation, car nous savons que les îles qu’il vise vont beaucoup, beaucoup souffrir.

12 H 1012,8 hPa
Le Capitaine du petit bateau en aluminium (7m) vient nous voir et nous remercie d’avoir géré la situation. Il a eu très peur, quand il a vu le catamaran nous dériver dessus, il a cru qu’il nous entraînerait sur lui.

13 H 1012,5 hPa


14 H 1012,0 hPa
Le soleil brille à nouveau, nous avons peine à croire que nous avons vécu tout ça.

La suite :
Emily s’intensifie d’heure en heure et puise son énergie dans les eaux chaudes de la mer des Caraïbes. Il atteindra la catégorie 4 qu’il gardera longtemps, il frisera la catégorie 5. Ce qui le classe parmi les ouragans les plus dangereux qui soient. Semant la panique au gré de ses atterrissages dans les îles de la mer des Caraïbes. Puis il ira mourir en tant que tempête tropicale au Nord du Mexique.

Conclusion

Une chose évidente, le jeu des ouragans est une immense loterie qui se joue des statistiques et des bonnes volontés météorologiques. Les spécialistes disposent de moyens exceptionnels pour tenter d’affiner leurs prévisions. Mais ce phénomène reste méconnu et donc largement imprédictible. La trajectoire, le point d’impact exact ainsi que la force des vents subie sont laissés au hasard et au bon plaisir de l’ouragan lui-même. Lors du passage d’Emily, les vents d’Ouest ont surpris tout le monde, puis après l’œil, les vents du sud violents à la limite du gérable rendent les conditions si rudes qu’il faut de la chance pour s’en sortir sans une éraflure à la coque. Quant à l’état moral dans lequel, il laisse le navigateur après son passage… Nous avons rencontré des marins qui ont vécu le passage d’Ivan, ils sont tous plus ou moins « cyclonés » de la tête.

Pour ne pas se retrouver dans l’œil d’Emily, il nous aurait fallu évaluer à la hausse toutes les prévisions météorologiques. Ainsi, lorsqu’ils ont prévu qu’une tempête tropicale arrivait sur la Guadeloupe, nous aurions dû traduire : ce sera un cyclone et il passera plus au sud… beaucoup plus sud. Presque 300 milles au Sud c’est à dire Grenade ! Les anciens qui naviguent en mer des Caraïbes le disent : « ils prévoient des trajectoires toujours trop Nord ! » Ceci, dit, il y avait parmi nous plus d’un bateau qui naviguaient depuis plus de 20 ans dans la mer des Caraïbes. Il y avait également 3 bateaux qui ont connu Ivan le terrible au même endroit le 7 septembre 2005.

Il est évident que cette année est exceptionnelle (2005). De mémoire de météorologue, personne n’a jamais enregistré en mer des Caraïbes deux cyclones majeurs avant le 15 juillet. Dennis et Emily ont surpris tout le monde, y compris les scientifiques les plus avertis.

Mais que faire alors, pour naviguer tranquillement dans ces eaux qualifiées d’idylliques ?

Nous avons rencontré des Canadiens qui ont évité Emily, mais qui ont, gravé dans la mémoire, le souvenir d’Ivan. Même scénario : Ivan devait passer en Martinique, de plus en 2004 cela faisait 50 ans qu’aucun cyclone n’était passé à Grenade, plus personne, même les assureurs qui conseillaient Grenade comme retraite durant la saison des cyclones, croyaient possible le passage d’un ouragan sur cette île. Ivan ouragan majeur a fait des dégâts incalculables. Ainsi, la stratégie de ces Canadiens est de fuir ! Fuir dès qu’un phénomène est nommé ! Ils ne cherchent pas à savoir s’il va au Nord, au Nord Ouest, plus encore et encore… Dès qu’un phénomène cyclonique prend un nom en Atlantique, ils évitent les Petites Antilles et vont se protéger dans les mangroves du Venezuela.

Il semblerait qu’une bonne stratégie générale, serait de quitter l’Arc antillais au mois de juin, début juillet au plus tard. Evidemment, cela raccourcit d’autant la saison passée au Nord du douzième degré de latitude Nord, dans cet archipel de rêve. La saison commencera désormais en décembre pour se finir en juin. Cela permet néanmoins de paresser aux Testigos avant que tout ne commence, tout en restant attentif aux conditions météorologiques, car cet archipel n’est abrité de rien du tout en cas de coup dur. Il est important de retenir qu’il faut être, dès le 1er juillet, à portée du continent c’est à dire des côtes du Venezuela. Cette stratégie paraîtrait se rapprocher du risque 0, sans toute fois en être sûre à 100%.

Quant à ceux qui rêvent de vivre tranquillement une croisière estivale dans les Aves ou les Roques et de se replier dès la première alerte vers Puerto Da Cruz. Ils rêvent ! Les vents et courants contraires ainsi que la vitesse de déplacement du phénomène ne leur laisseront que peu de chance.


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