Carriacou

Carriacou, posée sur l’horizon entre la mer des Caraïbes et l’Atlantique, couvre ses formes lascives d’un voile de végétation aux couleurs de jade. Il y a quelques années, nous l’avions trouvée démunie, appauvrie par une longue période de sécheresse. En ce mois de décembre 2005, après une saison de pluies généreuses, son enveloppe végétale paraît inviolable tant elle est luxuriante. Cette abondance lui va bien. Un épais manteau recouvre ses vallons et son massif de collines, successions de courbes harmonieuses qui mènent inévitablement aux plages étincelantes qui sertissent les pourtours de l’île. A l’Est, l’île est enchâssée dans un écrin de récifs. Ils protègent les rivages et retiennent les emportements de l’Atlantique. Entre le récif et les plages, le lagon exhibe, sans pudeur ses splendeurs sous les lumières les plus vives. Autour de Carriacou, un chapelet d’îlots déserts fait le bonheur de ceux qui viennent la découvrir en bateau.

Quelques villages, s’éparpillent sur la géographie accidentée de l’île. Hillsborough, bâtie sur l’ancienne plantation de Beauséjour, fait figure de « Capitale », puisque qu’elle réunit les centres administratifs et commerciaux de l’île. Mais ne cherchez pas ici l’effervescence d’une grande ville. Certains jours qui voient débarquer, dans ce gros bourg, la navette ou le marché local sont plus animés que d’autres. Mais l’île entière reste très sage… Pourtant, Carriacou est la plus grande et la plus peuplée des îles des Grenadines. Elle compte 8000 habitants (en 2005) sur une superficie de 30 kilomètres carrés.

Nous connaissons cette île depuis le début des années quatre-vingt-dix. Bien que le mouillage de Tyrrel bay accueille aujourd’hui plus de bateaux qu’alors, une atmosphère éthérée est toujours au rendez-vous. Une ambiance particulière flotte sur Carriacou, c’est en quelque sorte sa signature, sa manière de rester authentique. A chaque visite nous ressentons une tranquillité vaporeuse, un bien-être exquis, un bonheur calme … Ce climat règne grâce à l’attitude très décontractée de la population. La rasta-attitude coule dans les veines de chacun.

La population est constituée majoritairement de noirs, descendants des esclaves. Il y a très peu de métissage. En fait, les tous premiers colons semblent avoir été des Français, pêcheurs de tortue. A partir du dix-huitième siècle, les colons toujours en majorité des Français ont commencé à cultiver les pentes douces et les vallons de l’île. Très rapidement après ce développement, ils importèrent la main-d’œuvre noire, venue d’Afrique. Certaines collines, et certains Cap ont gardé des noms à consonance française qui rappellent cette époque. Par la suite, les guerres habituelles eurent lieu entre Français et Anglais. Jusqu’aux accords de Versailles qui, en 1783, concédèrent l’île et sa voisine, Grenade, aux Anglais. Dans la fin des années soixante Grenade et ses dépendances basculèrent dans le giron du Commonwealth en tant qu’entité indépendante.

Aujourd’hui, l’île vit de quelques ressources agraires, bien que la plupart de la production en fruits et légumes vienne de Grenade. Sur l’emplacement des anciennes plantations, des petites cultures et des pâturages ont néanmoins vu le jour. La pêche et le commerce maritime viennent compléter ce maigre tableau économique qui s’entiche d’une réputation encore avérée de contrebande en alcools… La construction de bateaux selon les techniques traditionnelles héritées des écossais fait la fierté des charpentiers de marine de Carriacou. Le tourisme prend souvent le relais de cette économie qui serait insuffisante en soi. Des investisseurs étrangers viennent installer des hôtels, les bateaux charters viennent faire escale à Carriacou qui offre un chapelet de mouillages dans un écrin d’îlots déserts. Cette économie du tourisme offre des emplois à la population locale. En quelques années nous avons vu le niveau de vie de la population augmenter sensiblement. Cette manne touristique attire également quelques anciens plaisanciers reconvertis.

A Tyrel Bay dans le Sud de Cariacou plusieurs européens se sont installés. Un couple d’allemands a ouvert un club de plongée et un accès Internet à haut débit (ce n’est pas franchement de l’ADSL. Haut débit signifie dans les îles, qu’à cet endroit précis, le chargement d’un mail ne prendra peut-être pas des heures…) Plus loin un couple d’anglais tient une voilerie. Sur l’eau un trimaran a pris des airs d’atelier de soudure. Dominique, « le Français », est le spécialiste en soudure aluminium. Un autre Français s’est installé comme mécanicien. Sa notoriété est devenue telle qu’il répare tous les chalutiers et gros tonnages du coin… Il n’a plus une minute à lui, et n’a plus le temps de réparer les moteurs des plaisanciers qu’il envoie chez son collègue d’Union… Tout ceci se fait simplement, tranquillement. La Rasta-attitude est contagieuse.

Tyrrel Bay dont l’orthographe est incertaine, puisque je l’ai vu écrit de plusieurs manières : Tyrrel, Tyrel, Tyrell… est l’un des mouillages les plus tranquilles des Grenadines. C’est une escale attachante, où l’on trouve le repos bien mérité après la remontée depuis le Venezuela… En cas de coup dur, la mangrove peut constituer un abri sûr pour les bateaux à faible tirant d’eau. En 2005, Carriacou a vu passé Emily qui emporta plus de 50% des toits des villages situés au vent de l’île. Les bateaux qui s’amarrèrent dans la mangrove furent protégés de la houle cyclonique du phénomène qui se renforçait dans l’ouest de la mer des Caraïbes… Mi-novembre, Carriacou vit également passé la Dépression tropicale numéro 27… Cette île qui était restée à l’abri des phénomènes cycloniques pendant plus de 50 ans, connut en moins d’un an le passage d’Ivan, d’Emily et d’une dépression tropicale.

Un écrin d’îlots déserts…Sandy Island avant

Sandy Island avantSandy Island

Nous avons connu cette île dans le début des années quatre-vingt-dix. C’était alors un charmant petit îlot, couvert de bosquets de raisiniers et de cocotiers, entouré de récifs coralliens où s’ébattaient des requins dormeurs. C’était LE moment de réaliser les photos les plus idylliques qui soient.

 

Sandy Island fin 2005Malheureusement les passages d’Ivan et d’Emily ont détruit la végétation, laissant derrière eux un tas de sable sans personnalité et des récifs brisés par la houle. Aujourd’hui, il ne reste de cet enchantement que la couleur splendide des eaux.

 

 

 

Mabouya

Curieusement, l’îlot désert de Mabouya à quelques encablures de Sandy Island a gardé tout son charme. Lorsque les charters croisaient dans ces eaux, les équipages n’avaient d’yeux que pour Sandy Island, et ne décrochaient pas un regard sur Mabouya, plus discrète. Aujourd’hui, cet îlot a gardé toute sa végétation. La petite colline de 40 mètres de hauteur a, sans doute, protégé ce petit paradis. Malheureusement, on ne peut mouiller à proximité de l’île que par temps absolument calme. Le mouillage se situe également dans le chenal de passage de la navette de Carriacou. Peu importe, en mouillant à Sandy Island vous aurez, sur cet adorable îlot, une vue imprenable…

Saline Island

C’est un repaire d’amoureux des couleurs lagons… Imaginez plutôt…

A l’Est une barrière de corail tisse un rempart naturel contre la houle océanique. Entre elle et nous, le plan d’eau ondoie, les vaguelettes soubresautent, comme aiguillonnées par le souffle de l’alizé. Ces petites franges d’écume s’éparpillent et glissent sur un gisement d’émeraudes étincelantes. Les teintes du lagon captent la lumière du zénith pour accentuer leur éclat. Tout à côté, les turquoises apparaissent plus lumineuses serties d’un écrin de saphirs. Comment rêver d’une plus belle piscine autour de l’Etoile de Lune ?

Le bateau est posé dans une petite baie intime qui forme, au Sud, un croissant de lune ourlé d’une plage de sable fin adossée à une colline toute en rondeur tapissée d’épineux et de cactus qui la rendent inviolable. Aux pieds de la colline, un four à chaux en ruine, donne un cachet authentique à l’île. Lors d’une balade à terre, nous escaladons les murs du four et nous nous prenons pour des pirates, voleurs des plus belles images de la Caraïbe….

Quatre à cinq bateaux peuvent loger, en même temps, à Saline Island. L’île n’est pas tout à fait déserte des chèvres, des lézards, des pélicans et une cabane que vient entretenir un pêcheur de Carriacou. A l’Ouest, un pain de sucre basaltique pose ses rondeurs sur l’horizon. Tout autour de nous des petits îlots frangés de cocotiers et de raisiniers donnent du relief au paysage, chacune possède sa petite colline tapissée de cocotiers et de végétation tropicale et des plages opalescentes. Les îlots laissent la place à des morceaux d’horizons qui ouvrent la vue le matin sur le lever et le soir sur le coucher du soleil. Saline Island est l’un des rares mouillages où l’on puisse profiter de ces deux rendez-vous quotidiens tout en étant abrité de la houle…

Dans ce décor de rêve, nous jouons les « grands découvreurs » en maillot de bain. Nous allons retrouver le fauve de White Island… C’est un petit chat qui est maître des lieux. Nous l’avons d’abord cru abandonné. Mais en fait, il règne sur son territoire et accueille avec bienveillance les visiteurs occasionnels. Il surveille aussi une petite cabane de pêcheurs

Surtout ne l’ébruitez pas… Ici, c’est franchement le paradis…

 

 

Vue imprenable sur la future île de Kick’ em Jenny

Au Sud de Saline Island, entre Carriacou et Grenade, une ribambelle d’îlots et de rochers pavent le plan d’eau. Parmi eux, une île en devenir vrombit sous la surface de la mer. Elle est le résumé concret de la géologie des Antilles.

En effet, l’Arc antillais marque la frontière entre deux plaques tectoniques. Celle du plateau nord-américain et celle du plateau caribéen. Dans cette région la plaque du Nord glisse sous la plaque caribéenne. Ces conditions sont idéales pour créer un magma de lave. Ce magma a tendance à s’élever vers la surface. Il est à l’origine des volcans qui égrainent l’Arc antillais. Ce processus enclenché, il y a plusieurs millions d’années, se poursuit aujourd’hui. Les scientifiques ont placé sous haute surveillance, une zone comprise entre Diamond Rock, île Ronde et Ile Caille. Une panoplie d’instruments de mesures a été installée dans les environs proches de ces îles.

Sous la surface de la mer, un bloc de rocher de 200 mètres de hauteur, nommé Kick’ em Jenny, se présente comme un volcan sous-marin. Il est apparut récemment. Ses premiers signes d’activités remontent à 1939. Cette année-là, une éruption fit jaillir des corps solides à quelques centaines de mètres au-dessus de la surface de l’eau. Cette éruption provoqua un « petit » tsunami. Des vagues de 1 à 3 mètres s’échouèrent sur Grenade et la Barbade. Par la suite, les éruptions de Kick’ em Jenny ne provoquèrent plus de tsunami. Par contre, il est recensé comme l’un des volcans les plus actifs de la mer des caraïbes.

Les études ont montré que Kick’ em Jenny se présente comme un cratère de 333 mètres de diamètres. Le point culminant se situe à 182 mètres sous la surface de l’eau, tandis que son point le plus bas se trouve à 263 mètres de profondeur. Cette profondeur assez importante n’est pas propice, selon les études réalisées, à de nouvelles manifestations de tsunami.

En attendant, il est préférable d’éviter la zone balisée sur les cartes qui encercle le rayon d’action du volcan. En effet, lors de manifestations éruptives, des émanations importantes de gaz peuvent, localement, abaisser fortement la densité de la mer. Ainsi, un navire croisant dans ces eaux, au mauvais moment, serait englouti rapidement puisque l’eau ne porterait plus.

Au Nord, Petit Martinique

Au Nord de Carriacou, au-delà de bancs de sables où des cargos échoués rouillent en attendant le prochain coup de vent qui les fera sombrer, une île. Petite, pointue, comme une miniature de la Montagne Pelée. C’est Petit Martinique, elle se situe entre un rocher dodu et verdoyant nommé Petit Dominique et la très sélecte île de Petit Saint Vincent, terre de prédilection des milliardaires qui aiment passer leurs vacances dans LE « cinq étoiles » qui occupe toute l’île. En face, Petit Martinique couve une ambiance totalement différente. Celle qu’affectionnent les gens naturellement simples et décontractés des îles.

En guise de port principal de Petit Martinique une baie mal protégée des vents et de la houle, où un ponton ravitaille en eau et en gasoil selon disponibilité. Au mouillage, des bateaux pays attendent leur prochaine virée en mer des Caraïbes. Ils vont chercher poissons et langoustes, ils embarquent des marchandises diverses qui alimenteront cette île, si petite et si vivante. Un microcosme…

Sur la plage, un chantier semble improvisé. C’est pourtant LE chantier de Petit Martinique. Les barques de pêches ou les petits chalutiers-pays sont hissés sur la plage pour le carénage ou pour réparation. La plupart des embarcations sont faîtes en bois pays. L’une d’elle, impressionnante par ses dimensions, est en construction. Une charpente, chaque varangue est façonnée sur place, pour épouser les couples de la coque. Les planches de bois sont clouées sur l’ossature initiale. Nous voyons le jour entre chaque planche et nous restons rêveurs quant à la flottabilité d’une telle construction. Pourtant, ses courbes sont si sensuelles, nous comprenons que les habitants des îles préfèrent ces formes pour leurs bateaux.

La construction de bateaux est une tradition dans les îles de Carriacou. Nous les voyons pousser au milieu d’un jardin en compagnie de chèvres et d’animaux domestiques.

Le village est organisé autour d’une simple route qui serpente aux pieds de la colline. Une école en bord de plage est restaurée grâce à l’aide apportée par les Américains à la suite des dégâts causés par Ivan en 2004. On trouve Internet au fond d’une boutique de vêtements : un ordinateur portable connecté à l’ADSL. On se demande par où passent les tuyaux, car la connexion est intermittente. Ici, Internet est pittoresque, et mieux vaut s’en passer, si l’on est pas résolu à rester positivement Zen !

Nous nous promenons dans le village qui couvre la colline unique de l’île. Les habitants sont cordiaux et répondent à nos bonjours. Une grand-mère sort de sa maison de bois peinte en bleu-lavande et se fraye un chemin entre les poules et les cabrits. Elle nous demande, d’où nous venons. Nous lui répondons de « France » ! Nous lui disons que nous trouvons son île jolie et paisible. Nous comprenons qu’elle y soit heureuse. Elle dispose depuis sa fenêtre d’un panorama unique qui s’étend d’Union à Mayereau. Les Tobagos sont à portée de regard, et il peut également se plonger dans les fins fonds de l’horizon océanique. Elle est heureuse que nous appréciions son île. Elle nous dit qu’il faudra y revenir chaque année ! Son sourire, sa gentillesse, nous accompagne lors de notre « ascension » de la colline… La route bitumée présente un angle de 45 degrés. Il faut tirer des bords à pieds pour en venir à bout… Ici, les habitants ont des mollets en béton !

Tout en haut, le panorama est superbe ! Les Grenadines sur un tapis d’émeraudes et de turquoises…


Texte écrit en décembre 2005 par Nathalie Cathala